Prévention post-sida et biopolitique comparative

Nos corps, nos choix, nos préventions!

Sébastien Barraud
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Dans le domaine de la lutte contre le VIH/sida, l’écart qui subsiste entre les pays est immense, notamment lorsqu’on se compare aux États-Unis. Chez les américains, en Australie ou bientôt en Ontario et en Belgique, la recherche sur la PrEP est articulée sur des essais d’implémentation en vie réelle, qui répondent dès maintenant aux besoins de santé sexuelle d’une part importante de séronégatifs en leur offrant la protection maximum connue en dehors du préservatif. L’essai iPrEx-OLE a donné des résultats fracassants tout à fait extrapolables à nos pays respectifs (confirmés récemment par l’essai britannique PROUD dont on attend les résultats chiffrés). D’ailleurs, la ville de San Francisco la fournit gratuitement, alors que le Brésil, la Thaïlande et l’Afrique du Sud ont engagé l’homologation du Truvada en PrEP (et que 9 autres pays y réfléchissent). Pourquoi sommes-nous frappés de retards biopolitiques en France et dans une moindre mesure au Québec ? Explications.

Désengagement de l’État : lentement mais sûrement ?

Les institutions étatiques ne remplissent plus leurs missions ou font du service-minimum. Qu’il s’agisse en France de la DGS[1] ou de l’INPES[2], l’avancement de la prévention biomédicale (TasP et PrEP), de la mise en pratique clinique de l’approche en santé gaie (centre de santé sexuelle [LBGT] type « Le190 ») ou de la multiplication des modes de dépistage (autotest) : on campe dans les éternelles tergiversations. Et cela malgré les promesses ministérielles suivant les successifs rapports d’experts allant en ce sens[3].

Au Québec, le MSSS s’est exprimé sur la PrEP, et l’INSPQ sur l’impact de la charge virale sur la transmission du VIH plus de 6 ans après les Déclarations suisses ! Les intentions institutionnelles tardent, mais au moins sur le plan clinique, la santé gaie y est heureusement déjà intégrée depuis son invention.

Il reste que des deux côtés de l’Atlantique, le volet social et structurel de la prévention biomédicale n’a pas été intégré comme il se doit à la prévention diversifiée, si bien qu’il faut se contenter de son parent pauvre – individualiste : la prévention combinée (présercatif/traitement/dépistage). Or, la lutte contre toutes les discriminations[4], l’accès immédiat à la pilule préventive et aux autotests, ainsi qu’une campagne d’information généraliste sur la non-contagiosité des personnes vivant avec le VIH ayant une charge virale indétectable (que Warning réclame depuis 2010), sont des armes indispensables contre la sérophobie, contre la criminalisation du VIH[5] et leur corollaire de la séro-ignorance. Et, dans nos contextes historiques de haute prévalence communautaire, il est démontré partout que l’ignorance sérologique est la principale responsable de l’incidence qui se maintient à un haut niveau. Sauf qu’en temps de crise économique et d’austérité budgétaire, la santé publique intéresse encore moins les gouvernements et les hauts fonctionnaires. Alors la santé des minorités…

 

Agences nationales de recherche : au service des citoyens ou du néolibéralisme? 

Au prétexte de « recherche communautaire », les institutions scientifiques telles l’ANRS se sont enfoncées dans la « chéptelisation » des gais et des trans. Ces derniers sont devenus les cobayes de la compétition scientifique internationale en prévention biomédicale, dont l’inéthique et futile essai Ipergay[6] est l’archétype, bloquant la RTU sur la PrEP quotidienne en France, ou laissant au Québec toute la place à la privatisation de la santé via les cliniques médicales privées. Là, les minorités deviennent rentables.

Les salopes séronégatives françaises doivent attendre l’assentiment scientifique made in France pour accéder à la pilule préventive. Au Québec, si les Truvada Whores ont déjà accès à la PrEP quotidienne, Ipergay s’y est aussi implanté non sans opposition[7]. Tels des évangélistes de l’ANRS, ses responsables en ont repris les mensonges et ont ignoré les demandes du co-chercheur Rézo[8] et/ou de Warning : mise en place de corridors de service entre l’essai et les cliniques qui fournissent la PrEP quotidienne[9], rédaction collégiale du formulaire de consentement éclairé remis aux participants[10]. En Nouvelle-France, l’éthique ne fait plus partie du vocabulaire ?

En fin de compte et quel que soit le territoire francophone, les communautés et leurs représentants se sont fait au mieux instrumentaliser ou au pire ont participé activement au scandale. Ceux qui ont soutenu de prêt ou de loin Ipergay, qui ont fermés les yeux ou cherché des excuses, au Québec comme en France, doivent véritablement réfléchir : leur probité morale est en jeu, tout comme leur responsabilité indirecte dans les infections VIH qui se sont produit au sein du bras placebo. Certes qui ne dit mot consent, mais il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis…

 

Les organismes communautaires : gestion technocratique ?

Sous l’effet d’une institutionnalisation exigeant la pérennité de leurs subventions, et incapables de résister adéquatement au renforcement du biopouvoir médical induit par la médicalisation de la prévention[11], les organismes communautaires ne jouent plus leur rôle d’avant-garde idéologique et de garde-fou éthique. Toujours plus coincés par le renforcement de la suppléance de services de santé dont l’État aurait dû garder la responsabilité, ils doivent rendre des comptes, mais plus aux citoyens. La figure du « malade réformateur social » s’est effacée face une gestion bureaucratique de la santé communautaire, contre laquelle Eric Rofes nous avez pourtant mis en garde à sa manière il y a déjà plus de 10 ans avec sa déconstruction du « Aids Inc. ».

Par conséquent, les professionnels communautaires du sida ont mis en place un management de la dépendance thérapeutique aidant-aidés, soumettant à leur pouvoir les personnes qu’ils « aident » ou « représentent » : la réification du counseling ou l’approche instrumentaliste en matière d’usage de drogue par injection/inhalation[12] en sont des symptômes flagrants.

Signe encourageant au Québec, Rézo va enfin développer des campagnes axées sur la PrEP, la charge virale indétectable et la prophylaxie post-exposition (toujours mal connue du public)[13]. Mais par exemple, le potentiel slut shaming stigmatisant la sexualité PrÉProtégée sera-t-il intelligemment combattu comme il se doit, alors même que la lutte contre toutes les stigmatisations est le cœur de la prévention sociale et structurelle ?

 

Démocratie sanitaire : une crise de régime intergénérationnelle !

 

Sous le poids de l’entre soi, la normalisation paradoxale du sida[14] a vu [paradoxalement] la violence structurelle[15] et néolibérale s’insinuer à tous les étages des institutions de lutte contre le sida. En 2014, la triangulation état-recherche-communauté chèrement acquise par les militants historiques de tout pays n’est plus démocratique, étouffée par les conflits d’intérêts de quelques professionnels-clés qui cumulent les représentativités et les cynismes. C’est donc l’avènement d’une ère post-sida véritablement éthique, inclusive, pro-sexe et sérofière qui est en jeu.

Il faut dire que le régime disciplinaire stigmatisant nos identités et nos sexualités en surfant sur les paniques morales a été entretenu par les ayatollahs anti-sexe du tout-préservatif et leurs transfuges cooptés. Ainsi, malgré l’évidence post-bareback[16], la biopolitique axée sur le contrôle médicosocial continue de nous dicter quand et comment nous devons nous baiser et nous protéger : toujours à coup d’injonctions/permissions comportementales et pharmacologiques, et sous la menace de poursuites judiciaires que les activistes ont entretenus soit par mégardes, soit par fainéantise, soit par sérophobie intériorisée. La responsabilité partagée a ainsi volé en éclat. On peut même se demander si « le droit à disposer de son corps comme on l’entend » a encore un sens ! Sont-ils post-féministes ?

En fin de compte, on n’a pas véritablement mis en place une politique holistique de santé [gaie] au seul service de l’empowerment des (séro)concerné-e-s. Notre autonomie morale et nos subjectivités sont niées : on nous soumet à la praxis et au paternalisme des seuls « experts » agréés : médecins, épidémiologistes, sexologues, sociologues, associatifs, etc.[17]. Tout en pratiquant la rétention d’information voire la désinformation, onreproche aux nouvelles générations de ne pas prendre la mesure de la maladie et de son impact, tout en étant incapables de la décrire sans référence aux années noires[18]. Ces pseudo-gauchistes de sidacrates doivent rondement exercer leur devoir d’inventaire et se concentrer expressément sur un plaidoyer d’accessibilité universelle et gratuite aux différents outils de prévention éprouvés. Sinon, qu’ils prennent leur retraite.

 


[1] Direction générale de la santé.

[2] Institut national de prévention et d’éducation pour la santé.

[3]CNS : 2010, 2012 ; Yéni : 2011 ; Morlat : 2013.

[4] Celles touchant les trans et les travailleuses(rs) du sexe en urgence.

[5] Saluons au passage l’énoncé de consensus canadien de 70 professeurs spécialistes du VIH demandant aux pouvoirs publics de mettre fin à la criminalisation de la non-divulgation du statut sérologique positif.

[6] Nous le disons depuis novembre 2013 et maintenant, c’est au tour de l’OMS et de l’ONUSIDA.

[7] Lire Ipergay : le scandale se prolonge à Montréal où la résistance s’organise et la présentation de la position officielle de Warning sur le bras montréalais d’Ipergay lors du brunch-causerie Tous les gais en parlent du 23 novembre 2013.

[8]Rézo a le statut de « co-chercheur » d’Ipergay-Mtl, mais son rôle se limite en réalité au recrutement communautaire.

[9] Malgré les demandes de Warning et de Rézo en ce sens.

[10] Une demande de Warning : voir p.14.

[11] En effet, si l’usage du préservatif n’a jamais nécessité l’accord des médecins, l’entremise de ces derniers est obligatoire en prévention biomédicale.

[12] « L’approche instrumentaliste se caractérise par (1) une propension à investir dans des mesures purement technologiques (p. ex. la distribution de seringues stériles) ; (2) une croissance des mesures d’évaluation quantitatives ; (3) un abandon des interventions structurelles et sociales » : Michaud, Liam. (2014). « Instrumentalisation de la prévention et instrumentalisation du savoir : limites des approches en santé publique auprès des utilisateurs de drogues ». Les sciences sociales à l’épreuve des nouveaux enjeux de la lutte contre le VIH/sida, 82e Congrès de l’ACFAS, Montréal.

[13]Selon les projets annoncés lors de son Assemblée générale annuelle du 18 juin 2014.

[14] Setbon, Michel. (2000). « La normalisation paradoxale du sida ». In Revue française de sociologie, Vol. 41, No. 1, Sida et action publique (Jan. – Mar. 2000), pp. 61-78, Éditions OPHRYS et Association Revue Française de Sociologie.

[15]Paul Farmer, un éminent spécialiste en anthropologie médicale qui effectue de longue date un travail ethnographique international sur le VIH, a été l’un des premiers à appliquer ce terme au sida. Il a défini la violence structurelle comme la domination, l’exploitation et l’oppression systématique d’une population, aboutissant au dénigrement, à la stigmatisation, à la maladie et la mort. Fondamentalement, la violence structurelle affecte la santé des gens en les marginalisant. À travers le monde, le statut sérologique s’articule avec un certain degré de statut social différentiel. La violence structurelle opère en renforçant les inégalités sur la base d’un statut hiérarchique, et peut être imputée aux actions d’organismes spécifiques et d’institutions sociétales. En résumé, les gens sont lésés à travers non seulement un déni d’égalité, mais aussi de liberté d’action, parce qu’ils sont en quelques sorte étiquetés « moins que ».

[16] Quand les mots mettent à mal un concept coupé du réel : le nécessaire passage à l’ère post-bareback (Warning, 1er septembre 2009) et Post-bareback : pour une prévention efficiente et sans moralisme comportemental (Warning, 20 octobre 2012).

[17] On ose même professer qu’Ipergay, c’est « un nouveau métier d'accompagnement en santé qui s'ébauche » : Va-t-on avoir une nouvelle classe d'emploi précaire puisque hors fonction publique, dépendante des subventions, de la bonne gestion/gouvernance des cadres associatifs, et de la vérité des professeurs devenus coreligionnaires en « recherche communautaire » ? Comme le modèle montréalais appliqué depuis 20 ans, qui brûle la santé mentale puis physique des travailleurs sociaux ?

[18] Je paraphrase ici l’excellent Dr Michel Ohayon.