Les mignons : l’amour c’est la guerre!

Du sperme, de la sueur et des larmes (partie 4)

Frédéric Tremblay
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Frederick Tremblay

« Yet each man kills the thing he loves », murmure Maxime dans l’oreille de Jonathan. Ce dernier se retourne vers lui avec un sourire triste. « The coward does it with a kiss, the brave man with a sword, répond-il. Et dire qu’Oscar Wilde justifiait aussi facilement le meurtre conjugual. Fallait-il que la vie l’ait brisé pour qu’il en arrive là! » Ils se tiennent tous les deux dans un coin du salon funéraire. Ils restent en retrait, laissant toute la place à la famille de Dominic, venue nombreuse pour cette mort sortie de nulle part.

« En même temps, je ne sais pas à quel point il avait tort. Sans défendre l’acte, la comparaison n’est pas si folle… » « Oui, elle l’est. À un certain moment, il faut choisir entre la poésie et le droit. Les zones grises sont celles où la lumière ne se rend pas assez, et celles par où les tragédies arrivent. » Maxime n’ajoute rien. Il n’a jamais vu Jonathan aussi catégorique. Pour un moment, il en oublierait presque que c’est lui, l’étudiant en administration, et que Jonathan est l’artiste du couple.
 
L’endroit est tranquille malgré le grand nombre d’invités qui défilent devant les proches. Et soudain, tout reprend vie; il y a jusqu’au cercueil qui semble vouloir se remettre à bouger. Louise, toujours aussi bruyante et excentrique, vient d’entrer dans la salle. Suivie d’une traînée de mignons qui essaient sans succès de la retenir, elle se précipite vers une femme d’une cinquantaine d’années et lui demande d’une voix tonitruante : « Êtes-vous bien la mère de Dominic Lanctôt? » L’interrogée hoche la tête, bouche bée, presque aussi amusée qu’elle est révoltée. « Et vous, vous êtes…? » «Une grande admiratrice de votre fils. Je l’appuyais dans son combat, et je continuerai de l’appuyer. » « Son combat? Vous parlez des musulmans qui…? » « Non, non. Sa mission dépassait les ethnies, les religions et les cas parti-culiers. Ce pour quoi Dominic plaidait, madame, c’était pour le droit de chacun d’être maître de son existence. Il parlait beaucoup de sexe, mais le sexe n’était qu’une façade à sa lutte pour la vie.» «Et il en est mort », s’assombrit la mère. «Sa mort prouve que les ennemis de la vie, de la joie, de la beauté et de l’amour sont partout, et pas seulement chez ceux qu’on nous apprend à suspecter le plus. Votre fils était un héros. Ne l’oubliez jamais. » Louise, sur un dernier signe de tête empreint d’une dignité grandiloquente, salue la femme et s’éloigne.
 
Olivier, Jean-Benoît, Sébastien et Valentin – désormais tout à fait remis de l’assaut nocturne qui semble être l’élément déclencheur de cette histoire – ne savent trop s’ils doivent baisser la tête solennellement ou pouffer de rire. Ils optent pour un curieux mélange des deux et suivent Louise jusqu’au coin de la pièce où elle va rejoindre Maxime et Jonathan. « Et vous ne m’avez même pas attendue pour venir! Je n’ai rien raté, j’espère? » « Tu as fait tout le spectacle, je dirais », répond Maxime en éclatant de rire. « Il fallait que la chose soit dite. Je ne tenais pas à ce qu’il meure sans qu’on sache ce qu’il a été et ce qu’il a fait. » « Tu en parles comme si c’était un martyr, intervient Olivier. La mort lui est plutôt tombée dessus.» «À moitié, réplique Jonathan. Il s’est exposé en soutenant ses idées haut et fort. S’il ne s’était pas tenu debout, son ex n’aurait sûrement jamais eu l’idée de l’assassiner. Il savait qu’il ne se ferait pas que des amis, loin de là, mais il n’a pas hésité. Je suis d’accord avec Louise : c’était un grand homme. » 
 
Cette phrase capte l’attention de Valentin, qui laissait distraitement son regard flotter sur les funérailles. « Et comme le dit le proverbe, ou comme il devrait le dire, derrière chaque grand homme se cache un petit homme. Celui de Dominic l’a retrouvé, malheureusement. C’est assez dément, cette amour d’amour qui frappe en différé! Moi qui croyais qu’il n’y avait que les Français qui avaient le sang chaud… Les Québécois sont pires, quand ils veulent! » « Bon, regarde le nationaliste qui ressort! s’exclame Jean-Benoît. Comme si ça dépendait du pays. Il y a des fous partout, et il y en aura toujours. Et qu’est-ce qui rend mieux fou que l’amour? » Sébastien intervient : « Je pense comme Dédé Fortin là-dessus : l’amour, la mort pis toute, c’est des questions trop grandes pour moi. » « Si tu n’y penses pas vite, elles vont finir par te rattraper au détour, lui lance Jonathan. Peut-être qu’un de tes amants, un jour… »
 
Tous rient sous cape. Ils savent que la vie sexuelle de Sébastien est rendue hors de contrôle depuis qu’il a rompu avec une fréquentation de quelques mois.  Offusqué, il ne trouve cependant rien à répondre. «Enfin bref. On est là pour Dominic ou non? » « Oui, on est là pour lui, dit Jonathan, mais aussi pour nous, pour tirer des conclusions. À quoi ça sert, des funé-railles, sinon à aider ceux qui continuent à vivre? » Louise applaudit. « Bien d’accord avec ça. Surtout que ce ne sont pas les miennes. Mais si vous continuez de vous obstiner, vous allez finir par m’enterrer. Allez hop! Une dernière tournée, et on retourne à l’appart pour porter un toast à Dominic et aux autres mignons de passage.» «Comment ça, les autres?» «Pour moi, ils meurent tous quand vous arrêtez de les emmener. » Valentin seul tient à s’attarder près du corps de Dominic. Pendant que les autres se retournent et quittent, il le regarde longuement, puis verse une larme. Il songe avec un immense désespoir à ce qu’ils auraient pu devenir ensemble, si la vengeance d’un cœur brisé n’avait pas empêché Dominic de continuer à aimer.