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Voir sa robe de mariage exposée au Musée

Julie Vaillancourt
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Riobe de mariage

Le 17 mai 2008, Sylvie Bourbonnière et Kelly Rea unissent leurs destinées à l’Auberge Saint-Gabriel à Montréal. Un mariage symbolique, en cette journée internationale contre l’homophobie, où les deux femmes se présentent toutes de blanc vêtues. Plusieurs années plus tard, on pourrait croire que ces beaux vêtements de mariage resteront – comme c’est le cas de la majorité – bien rangés dans leur placard. Mais voilà que la robe de mariage de Sylvie, signée Marie Saint Pierre et les vêtements portés par Kelly, signés Andy Thê-Anh, sont désormais exposés au Musée McCord dans le cadre de l’exposition «L’amour sous toutes ses coutures». Afin de discuter de cette histoire d’amour exposée, entrevue avec la mariée, Sylvie Bourbonnière et Cynthia Cooper, chef des collections & recherche et conservatrice costume & textiles du Musée McCord.

Afin de discuter de cette histoire d’amour exposée, entrevue avec la mariée, Sylvie Bourbonnière et Cynthia Cooper, chef des collections & recherche et conservatrice costume & textiles du Musée McCord.

La robe, genèse de l’histoire 
L’exposition L’amour sous toutes ses coutures présente 30 robes de mariées du 19e, 20e et 21e siècle, provenant de la collection de costumes et textiles du Musée McCord, mais aussi de donateurs privés, comme c’est le cas de Sylvie et Kelly, seul couple lesbien. C’est en réponse à une simple annonce sur les médias sociaux que Sylvie reçoit un retour de la conservatrice du Musée McCord, m’explique d’emblée la mariée : «Ma robe est différente de celles des autres époques, plus moderne, sans froufrou ni perles. Lorsque j’ai envoyé une photo de ma robe, puis de Kelly et moi, la conservatrice m’a demandé si nous serions intéressées à exposer la robe, puis faire don de nos deux ensembles au Musée.» Ayant accepté, les deux femmes ont désormais leurs apparats de mariées dans les voutes du Musée McCord, et ce, à perpétuité. 
 
D’ailleurs, Sylvie m’explique que la conservatrice du Musée lui a bien fait comprendre le caractère historique de leur «mariage» : deux femmes ayant été dans les premières à bénéficier du droit historique de se marier, habillées toutes deux par des designers québécois. D’ailleurs, lorsque Sylvie a vu la robe de Marie Saint Pierre dans une vitrine d’un magasin, sous l’œil attentif de son amie Sandrine, ce fut «le coup de cœur», précise-t-elle. Pour sa part, Kelly était vêtue d’un tailleur et d'un pantalon blanc, signés par le designer Andy Thê-Anh « on ne voulait pas que ce soit stéréotypé (masculin, féminin)», appuie Sylvie «mais on ne voulait pas être habillées marierpareil non plus et rester fidèles à nos personnalités».
 
Le musée qui tire les ficelles
Le choix d’exposer la robe et l’histoire d’un couple lesbien, était pour Cynthia Cooper, conservatrice du Musée McCord, un choix des plus pertinents, justifie-t-elle : «Dans un premier temps, les musées sont conscients que pour être pertinents, ils ont ce devoir de présenter un reflet contemporain de la société et de sa diversité, même si ce n’est pas toujours évident d’amener cela dans une exposition. Dans un deuxième temps, comme historienne, je voulais aussi pousser la réflexion à savoir ce qui a vraiment changé dans l’institution du mariage, à travers les époques, à partir du milieu du 20e siècle; c’est la croissance du divorce, on sait que les gens se marient moins. Le plus grand développement est maintenant que les personnes gaies peuvent maintenant se marier», d’où l’importance d’inclure un couple lesbien appuie la conservatrice. 
 
Ayant commencé à tâter le terrain, elle tombe sous le charme du couple de Sylvie et Kelly: «en plus ce sont deux femmes très conscientes de la mode et qui ont toutes deux portées des vêtements de designers québécois». Il fallait aussi deux femmes ouvertes à raconter leur histoire, qui est des plus touchantes, ajoute Cynthia : «Le fait qu’on raconte des histoires personnelles humanise aussi les couples du passé et l’institution du mariage». Qui plus est, outre l’orientation sexuelle du couple, le fait que la mère de Sylvie soit le célébrant est aussi un aspect très contemporain associé au mariage, sans oublier qu’elles soient de deux nationalités différentes: «Aussi le fait que leur histoire soit exposée parmi une dizaine d’autres et qu’on ne la traite pas différemment, ça normalise [le mariage gai], au sein de l’institution plus traditionnelle du mariage», souligne Cynthia. En somme, un geste audacieux de la part du Musée McCord, qui peut en faire réflé-chir certains, même si ce n’est pas l’intention originelle, conclut la conservatrice de ses observations : «J’ai vu des visiteurs s’arrêter devant la photo de Kelly et Sylvie et dire "Oh c’est intéressant qu’elles se soient mariées lors de la journée internationale contre l’homophobie!"».
 
L’histoire derrière la robe
Parmi les 30 robes exposées, 10 d’entre elles racontent «l’histoire» derrière la robe, et celle du couple y figure. Fait intéressant d’un point de vue historique aussi, appuie Sylvie: «La conservatrice me disait que c’était rare qu’elle puisse discuter avec la personne vivante qui raconte son histoire! Elle en a profité pour me poser plein de questions, de la facture de la robe, au menu qu’on avait servi ce jour-là.» Sans entrer dans les détails techniques, Kelly et Sylvie se sont rencontrées lors des Outgames de Montréal en 2006, alors qu’elles chantaient toutes deux dans leurs chorales respectives. Un an plus tard, Kelly, Anglaise d’origine,  quittait son Manchester natal, pour venir rejoindre celle qu’elle avait connue un an plus tôt. En 2008, lors de la journée mondiale contre l’homophobie, les deux femmes unissent leurs vœux, devant parents et amis, alors que la mère de Sylvie fait office de célébrant. Sans conteste, on constate l’apport historique et émotif de présenter une telle histoire dans un musée, qui va bien au-delà des considérations textiles. Les féministes disaient que le personnel était politique… 
 
«Un geste élégant, politiquement doux», qualifie Sylvie, avant d’ajouter: «C’est très bizarre et étrange de voir ma robe en vitrine avec notre photo et notre histoire…Je ne me serais jamais imaginé qu’un jour, un vêtement que j’ai porté se retrouve dans un musée! Notre vêtement prend en même temps une tout autre symbolique! La conservatrice m’a dit "à partir de maintenant vos vêtements ne seront plus jamais manipulés avec autre chose que des gants blancs!"», se rappelle Sylvie, avant de conclure : «Peut-être qu’un jour dans cent ans, il y a des gens qui vont se dire "ha oui c’était comme ça lorsque les mariages gais ont commencé au Québec". Ce n’est pas un geste de grand éclat au niveau politique, mais c’est un signe de l’acceptation, dans une institution [le musée, le mariage] plus traditionnelle. Symboliquement, c’est très fort! Notre histoire va rester, et pas seulement la nôtre, mais celle du Québec et de la communauté LGBT». L’histoire de Sylvie et Kelly est certainement un bel accomplissement amoureux/ personnel et nécessairement une inspiration qui mérite de se retrouver au Musée. Vous pouvez lire la genèse de leur histoire au Musée McCord et contempler la robe qui a tout déclenché, et ce, jusqu’au 12 avril. 6 Julie Vaillancourt
 
L’exposition L’amour sous toutes ses coutures est présentée 
jusqu’au 12 avril 2015. www.musee-mccord.qc.ca