L’amour c’est la guerre!

Qu’est-ce que la sexualité ?

Frédéric Tremblay
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Frederick Tremblay

Après les drames de l’automne, les mignons ont apprécié plus encore que tous les autres leurs vacances des fêtes. Ceux qui sont encore en contact avec leurs familles se sont exilés dans leurs régions éloignées, les autres sont restés à Montréal et ont fait le plein d’énergie. Avec un corps un peu plus lourd et un portefeuille un peu plus léger, ils se retrouvent tous le 31 décembre au soir pour leur traditionnel souper de la nouvelle année. Ils sont heureux de se voir une dernière fois avant de retourner au travail ou aux études, et leur énergie de groupe, affaiblie au cours des derniers mois, se manifeste en force ce soir-là. Louise s’est offerte pour jouer le rôle de grand-maman gâteau et leur a préparé une montagne de petits plats. Elle passe la soirée à courir d’un bout à l’autre de la cuisine de son appartement tandis qu’eux – légers, joyeux, ironiques – discutent à bâtons rompus, toujours à mi-chemin entre les bilans et les résolutions.

«Moi, en tout cas, s’élance d’un coup Sébastien, déjà passablement alcoolisé, je me souhaite d’avoir moins de sexe dans l’année à venir. C’est peut-être bin l’fun c’t’affaire-là, mais ça prend du temps, ça salit, et on est toujours déçu après. Je vais miser sur des plaisirs plus sûrs… comme la bouffe, par exemple! » Et il engouffre une énorme bouchée de pâté à la viande. Valentin secoue la tête. « La bouffe salit autant, et en plus, ça fait grossir. Au moins, baiser fait faire du sport. Je m’en souhaite un peu plus, de mon côté, si tu permets. » Maxime et Jonathan échangent un coup d’œil, et Maxime le relance : «Ta dernière année a été si triste? Me semble qu’à part ta convalescence, tu as été quand même productif. Le nombre de fois qu’on t’a vu repartir des clubs accompagné, fais-moi pas croire… » « Ça, ça ne compte pas! rétorque le principal intéressé. J’appelle pas ça du sexe, rendu là. Quand on est trop soûl pour bien se frencher, qu’on s’endort à moitié en le faisant, et qu’on s’en souvient à peine le lendemain… » Tout le monde éclate de rire, y compris Louise à son fourneau. C’est Jonathan qui se remet le premier de son hilarité : « Si tu as une définition aussi limitée de la sexualité, tu peux bien te dire chaste, tant qu’à y être! Qu’est-ce qu’il te faut pour penser que tu as eu du sexe? Un flirt de quelques mois, un long resto romantique et des chandelles autour du lit? »
 
Valentin se rebiffe et, en bon Français qui adore les débats presque autant que le vin, il brandit le poing et s’emporte : « Non mais attends, là, moque-toi pas! J’ai jamais dit ça. J’ai pas des critères aussi élevés, mais faut toujours bien s’entendre sur un minimum… Pour moi, la limite, c’est la pénétration. Si on fait juste jouer un peu à touche-pipi, c’est pas du sexe, c’est juste de l’agace-sexe, si on veut. C’est à peine plus intime que de se serrer la main. » Sa comparaison fait des vagues. Olivier l’attrape au vol : « Et donc, tu branlerais quelqu’un en public comme tu lui serrerais la main? J’ai bien hâte de voir ça!» « Bon, d’accord, c’était un peu exa-géré, mais vous voyez l’idée. Tant qu’à ça, un french, c’est du sexe, pour vous? Ça peut être quand même vachement torride. Et entre avoir une langue ou une queue dans sa bouche… » 
 
C’est au tour de Jean-Benoît de se lancer dans l’arène : « Tout dépendant des queues que tu attrapes, il n’y a peut-être pas beaucoup de différence. N’empêche, un pénis reste un pénis. Pour moi, dès qu’il y a un contact à ce niveau, en dessous du linge, là, disons, c’est de la sexualité. Que ce soit avec la main, la bouche, l’oreille ou le pied, peu importe! C’est plus clair pour en parler. Sinon, ça devient un peu confus quand on veut raconter. » « Peut-être que c’est ce qu’il veut, notre cher Valentin. Peut-être que c’est utile d’avoir une définition aussi limitée du sexe, pour pouvoir dire qu’on n’a pas couché avec un tel ou un tel, même si on a passé une nuit à le sucer… Mais à quoi ça sert de se sentir mal? Si les gais peuvent se sentir fiers d’une chose, c’est d’avoir décomplexé la sexualité. On redeviendra pas puritains maintenant, j’espère! » Valentin refuse de se déclarer vaincu et revient à la charge : «Et vous, ça vous sert à quoi d’avoir une définition aussi large? À étirer la liste de gens avec qui vous avez eu du sexe? C’est votre style de vous amuser à les compter et de faire des comparaisons entre vous, j’imagine? »
 
C’est le tour de Louise d’intervenir. Depuis le début elle prête l’oreille sans rien dire; cette fois-là, piquée par une réplique ou une autre, elle laisse tomber ses recettes et se joint à eux. « Vous êtes drôles, vous! Les années 70 avaient inventé la sexualité libre, mais vous, vous avez dépassé ce niveau-là, vous êtes rendus à la sexualité compétitive! Ça va devenir un sport olympique, bientôt, à vous écouter parler! Je trouve ça beau de voir le changement d’époque. Bonyeu qu’on aurait pas eu ce genre de discussion quand j’avais votre âge! Mais un moment donné, ça devient du blablatage pour rien. Dites pas ‘‘sexe’’, faites juste être précis sur ce que vous faites, et tout est réglé. Faut pas avoir peur des mots. Masturbation, fellation, sodomie, voilà, c’est dit, c’est pas vulgaire du tout. Si j’avais la chance d’en faire autant que vous, j’essaierais pas de m’en cacher comme vous le faites! Peu importe votre sexualité de 2015, je vous souhaite surtout de l’assumer, tant que vous êtes encore jeunes, beaux... et capables d’en avoir une! » Elle prend le premier verre qui passe et le lève. Toute la table trinque à son voeu en souriant.