Sites et applications de rencontres

La génération qui n’a jamais vécu sans...

Samuel Larochelle
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Étienne, un gai de 23 ans, affirme n’avoir pratiquement jamais «daté» sans l’intermédiaire d’un site ou d’une application de rencontres. Il fait partie de ceux qui ont débuté leur vie relationnelle en utilisant Gay411, Grindr, Tinder, Scruff, Manhunt, Hornet, OkCupid, et qui ne pourraient presque pas vivre sans.

« J’ai débuté avec Gang IRC relativement jeune, pour échanger avec d’autres gais, se souvient-il. À 18 ans, quand j’ai commencé à sortir, j’ai trouvé ça vraiment difficile d’aborder quelqu’un. Je pense que la peur du jugement et du rejet pousse les gens à se parler moins dans la réalité. Dans le virtuel, il y a aussi beaucoup de refus et de paroles méchantes, mais elles m’affectent moins, parce qu’elles viennent de gens que je ne connais pas. »
 

«Je pense que la peur du jugement et du rejet pousse les gens à se parler moins dans la réalité. Dans le virtuel, il y a aussi beaucoup de refus et de paroles méchantes, mais elles m’affectent moins, parce qu’elles viennent de gens que je ne connais pas.» Étienne

Étienne est loin d’être seul à préférer la technologie pour rencontrer, puisque 70 % des homosexuels américains célibataires ont fait de même en 2014, contre 38 % toutes orientations sexuelles confondues, selon une étude de Pew Research. «Évidemment, les sites et applications sont plus prisés chez les minorités sexuelles, qui disposent d’un bassin de partenaires potentiels réduit dans la vie réelle», confirme Chiara Piazzesi, professeure au Département de sociologie à l’Université de Montréal, qui donne une conférence intitulée « L’amour au temps du numérique ».
 
ordinateur jeune
La fin des tabous
La popularité grandissante des outils de rencontres est inversement proportionnelle à la gêne de les utiliser. « Plusieurs études démontrent que les sites de rencontres, et surtout les applications, ne sont plus considérés comme un dernier recours pour désespérés, mais comme un moyen indispensable afin de gérer les difficultés de la vie contemporaine, explique la spécialiste. C’est devenu une pratique habituelle, voire un divertissement. »
 
« Avant, entre utilisateurs, on se demandait à la blague quel mensonge on pourrait dire à nos proches sur la façon dont on s’est rencontré, pour éviter de parler des réseaux de rencontre, explique Jérôme, 38 ans. Aujourd’hui, le tabou est tombé. C’est même étonnant de tomber sur quelqu’un gêné d’en parler. »
 
Ayant connu dix ans de dating sans la technologie et dix ans avec, Jérôme affirme que les échanges électroniques le rendent parfois inconfortable. « Je trouve les gens plus directs, impudiques et avec de moins en moins de façons, même quand ils cherchent du sérieux. On dirait parfois que les plus jeunes oublient qu’ils parlent à un être humain. Ils vont droit au but et ne prennent pas le temps de sentir la personne pour adapter leur approche. »
 
Un point de vue partagé par Étienne. « Sur Internet, les choses vont plus vite puisqu’il n’y a aucun filtre. C’est facile de se cacher derrière un écran d’ordinateur ou un téléphone cellulaire pour dire n’importe quoi. »
 
La construction de soi
Ces comportements sont intrinsèquement reliés aux effets de la communication cybernétique. « L’absence de présence corporelle et d’interactions libère certaines inhibitions, croit Mme Piazzesi. Les jeunes générations ont des pratiques qui semblent parfois inimaginables pour les 35 ans et plus. Par exemple, le sextage est présent à plusieurs âges, mais surtout chez les jeunes. Ceux qui n’ont pas grandi avec ça ont plus de difficulté à s’y faire. Toutefois, ils s’adaptent très vite. L’accès à Internet démocratise tous les contenus.»
 
Selon elle, les jeunes générations échangent et construisent leur image différemment des plus vieux. « On ne peut pas généraliser, mais les jeunes ont tendance à utiliser les outils centrés sur l’apparence et l’immédiat, comme Tinder ou Grindr, contrairement aux sites de rencontres qui demandent un engagement supplémentaire de temps, avec des questionnaires à remplir. »

« Une première rencontre dans la vraie vie, c’est devenu rare et original. Quand je reçois un numéro de téléphone ou un courriel dans un café, ça me fait un effet monstre. C’est un charme qu’on ne retrouve pas ça sur les sites, où on s’attend à ce que les gens nous approchent ou nous répondent. » Jérôme

D’ailleurs, leurs profils sont souvent basés sur des stéréotypes. «Plus on est jeune, plus on est attaché à l’homogénéisation de notre personne pour faire partie du groupe. Et on essaie de correspondre à ce que le partenaire potentiel pourrait attendre.»
 cellulaire
Jérôme croit même que certains usagers n’assument pas ce qu’ils veulent. « Sur Gay411, tu peux indiquer que tu recherches l’amour, l’amitié, le sexe ou la discussion, mais plusieurs sont gênés d’avouer qu’ils désirent des baises, et s’affichent autrement. Ça crée des malentendus. Certains m’ont même déjà dit être sur les sites uniquement pour obtenir une dose de compliments, mais sans jamais vouloir rencontrer. »
 
La valeur du premier contact virtuel
Aux yeux de Philippe, 24 ans, les premières rencontres virtuelles manquent de magie, même si elles génèrent 75 % de ses dates. «Je crois que les sites et les applications enlèvent beaucoup de romantisme. Selon moi, il n’y a rien de plus merveilleux que de croiser le regard d’une personne qui t’attire pour la première fois et sentir tout ton corps frissonner. Les sites de rencontres ne permettent pas ce genre de sensations.» 
 
Malgré son jeune âge, il se qualifie parfois de vieux jeu. «Si un mec m’écrit dès la première ligne qu’il veut mettre ses mains dans mes pantalons, ça s’arrête là. J’aime qu’il y ait une progression dans les discussions. Si le garçon me semble intéressant, j’irai prendre un café, un verre ou faire une activité avec lui pour voir si la conversation coule aussi bien. Le sexe n’est pas une activité de première rencontre! »
 
Jérôme croit lui aussi que le romantisme est en train de disparaître. « Une première rencontre dans la vraie vie, c’est devenu rare et ori-ginal. Quand je reçois un numéro de téléphone ou un courriel dans un café, ça me fait un effet monstre. C’est un charme qu’on ne retrouve pas ça sur les sites, où on s’attend à ce que les gens nous approchent ou nous répondent. De façon générale, le romantisme et les jeux de séduction demandent du temps et des efforts. Les outils de rencontres se prêtent moins à ça. »
 
N’empêche, la valeur accordée aux rencontres virtuelles tend elle aussi à évoluer. « Puisque la stigmatisation des sites et des applications diminue sensiblement, on a moins le réflexe de déprécier les rencontres qu’ils nous apportent, précise la professeure en sociologie. Surtout chez les générations nées avec tout cela. »