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Lettre à la ministre de la justice

Denis-Daniel Boullé
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Denis Daniel Boule
Photo prise par © Robert Laliberté

Madame la ministre,j’ai pris connaissance du projet de règlement lié à la loi 35, loi modifiant le Code civil en matière d’état civil pour le changement de nom et d’autres qualités. Projet de règlement qui touche les personnes trans.

Deux articles ont retenu mon attention :
L’article qui demande à une  personne trans de déclarer depuis au moins deux ans en tout temps et jusqu’à son décès qu’elle vit sous l’apparence du sexe pour lequel elle demande un changement, et l’article qui demande l’attestation d’un professionnel de la santé agréé au Cana-da qui confirmerait l’identité de genre du demandeur ou de la demanderesse du changement de la mention de sexe. 
 
 
Le premier article, si je comprends bien, se réfère à l’expression du genre mieux connue sous l’appellation apparence. Il faut avoir l’air d’un homme ou encore avoir l’air d’une femme. Le second article demande qu’un professionnel certifie l’identité de genre de la personne, en somme, affirmer que celle-ci ne ment pas lorsqu’elle se sent femme dans un corps d’homme ou homme dans un corps de femme.
 
 
Bien sûr, à première lecture, on pourrait penser à une simplification des procédures tant souhaitée par les personnes trans. Mais en y regardant de plus près, on peut se demander si l’exigence, toute aussi louable soit-elle, de la part du législateur, ne contrevient pas à la charte des droits de la personne du Québec et à la Charte canadienne des droits et libertés. Car aucun autre citoyen ou citoyenne du pays ou de la province ne peut voir son identité de genre contester, ou être amené à le prouver.
 
 
Vivre depuis au moins deux ans et en tout temps dans le genre choisi, et ce, jusqu’au décès!
 
 
Qu’est-ce que vivre dans le genre choisi ? À partir de combien d’items peut-on considérer qu’une personne vit dans le genre féminin ou dans le genre masculin. Les personnes trans devront-elles multiplier les signes de féminité ou de masculinité  pour prouver qu’elles appartiennent bien à l’une des deux catégories. Et pourquoi seraient-elles les seules à faire cette démonstration. Après tout un gai efféminé, ou encore une femme masculine ne verra jamais son identité de genre remise légalement en question. Vivre en tout temps dans son genre choisi est-il préciser dans la proposition de règlement. En poussant un tout petit peu le raisonnement, l’absurdité, elle, se fait grandement sentir. Pour moi, qui suis un homme, pour vous, qui êtes une femme, Madame la Ministre, nous pouvons comme il nous chante ne pas nous imposer une règle vestimentaire et un code de comportement aussi strict. Si vous décidez de faire des travaux chez vous, et que vous vous habillez d’une salopette et d’une chemise à carreaux pour être plus à l’aise, ne dérogez-vous à l’exigence de vivre dans votre genre en tout temps. Et l’homme dont le travail est d’être drag-queen, ne déroge-t-il pas lui non plus à cette obligation de vivre dans son genre. Cependant, ni vous, ni moi, ni la drag-queen ne devra rendre de compte à personne de son identité de genre.
 
 
Une attestation d’un spécialiste qui confirmerait que la personne se pense vraiment homme ou vraiment femme?
Madame la ministre, connaissez-vous le moindre test, la moindre étude qui permettrait de vérifier dans la tête de chacun d’entre nous que nous sommes vraiment un homme ou une femme ? Je n’en connais pas. Que peuvent faire les spécialistes convoqués pour vous rassurer sinon confirmer ce que la personne trans leur fera part en entrevue : «Je me sens homme», comme moi je pourrais l’assurer, ou «Je me sens femme», ce que vous avanceriez tout naturellement devant n’importe qui.
 
 
Faites le test autour de vous. En dehors de leur sexe biologique et de leur apparence, demandez à des personnes de votre entourage qu’elles prouvent hors de tout doute qu’elles sont bien homme ou femme dans leur tête. Passé l’incongruité de la question passée, ils auront bien du mal à répondre à la question. Ils avanceront des qualités propres à la féminité, mais ils reconnaîtront qu’ils peuvent avoir des qualités supposément réservées au sexe opposé. Les frontières sont fragiles. N’entend-on pas parler parfois de façon bien galvaudée dans les philosophies new age de la part de féminité et de la part de masculinité qu’il y aurait en chacun de nous. L’une ou l’autre se manifestera en fonction des situations auxquelles nous serons confrontés au cours de notre existence.
 
 
Seule notre propre perception de nous-mêmes peut nous renseigner sur le fait que nous sommes un homme ou une femme dans notre tête, et cela bien indépendamment de notre sexe biologique ou encore du degré de féminité ou de masculinité que nous manifesterions aussi bien dans notre gestuelle, notre timbre de voix, dans nos goûts ou dans nos choix vestimentaires.
 
 
En tant qu’hommes et femmes à l’aise avec notre sexe biologique, nous avons toute la liberté de nous éloigner ou de nous rapprocher des normes sociales des genres masculins et féminins. Nous pouvons vivre à la limite dans l’autre sexe, sans que personne ne vienne contester, ou demander de prouver que notre identité de genre n’est pas conforme. Je peux être un homme efféminé sans que personne ne me demande de prouver que je ne sois pas une femme dans ma tête. De même pour une femme aux allures masculines, personne ne la suspectera que dans sa tête elle est un homme. Alors pourquoi douter de la parole des personnes trans dans la définition du genre qu’elles se pensent.
 
 
Seuls nous-mêmes pouvons déterminer notre identité de genre qu’elles s’accordent ou non avec les prescriptions sociales qui ont cours dans le monde? 
 

denis-daniel boullé ddboulle@fugues.com