l’amour c’est la guerre! | fiction

Gérontophobie et gérascophobie

Frédéric Tremblay
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Frederic Tremblay

Dans un soudain éclat de lumière, il l’aperçoit qui lui sourit. Son cœur fond aussitôt. Des traits aussi harmonieux… une confiance aussi forte… et peut-être quelques rides aussi? N’empêche, Sébastien le trouve terriblement de son goût. Il avertit ses amies de travail, qu’il a invitées à sortir avec lui ce soir, et se dirige droit vers l’homme appuyé au bar. «Comment tu t’appelles?» «Jérôme, lui répond-il. Et toi?» «Sébastien. Je te trouve bien beau, en tout cas.» «Merci, j’avais deviné. T’es pas mal aussi. Qu’est-ce que tu fais dans la vie?» «Je travaille avant de retourner aux études en pédagogie. Toi?» «Je travaille dans la construction. Je suis contracteur, en fait.» «Oh, wow. Et… tu as quel âge?» Jérôme lui sourit. «La question qui tue. Tu promets de pas t’enfuir?» «Juré craché.» Il fait le geste de cracher dans sa main. Jérôme rigole. « J’ai quarante ans.» Sébastien se retient de montrer sa surprise. «Tu ne les fais vraiment pas.» «Ça veut dire que j’ai une chance de finir la soirée avec toi?» «Beaucoup de chance, oui.»


Sébastien passe la meilleure nuit qu’il ait connue depuis longtemps. Entre les bras musclés de Jérôme, il se sent rassuré, protégé. Il le laisse contrôler et ne le regrette pas. Au matin, après quelques heures de sommeil entrecoupées de réveils plaisants, Jérôme lui fait à déjeu-ner et le reconduit chez lui au volant de sa Mercedes sport de l’année. Leurs rencontres se multiplient. L’entrepreneur est souvent fatigué et revient tard de ses journées de travail, mais Sébastien se fout bien de l’heure à laquelle son amant l’appelle, lui que les horaires fixes du dépanneur n’accaparent pas du tout. Bien entendu il adore le sexe avec Jérôme, mais il apprécie aussi tout le reste du temps passé en sa compagnie : leurs discussions à propos de tout et de rien, leurs fous rires répétitifs, leur complicité sur toutes sortes de petits détails. 
 
Ils n’en sont pas encore à faire des acti-vités ensemble, ni à s’être présentés à leurs amis. À vrai dire, Sébastien n’ose pas en parler à Maxime, Jonathan, Olivier, Jean-Benoît et Valentin. Il craint leur réaction quand ils découvriront l’âge de sa fréquentation. Ils ont bien remarqué ses nombreuses absences et l’ont bombardé de questions sur l’homme qui l’occupait autant, mais il s’est contenté de leur dire son nom et rien de plus. Même son emploi pourrait les mettre sur la piste. Après quelques semaines pourtant, Louise propose de l’inviter à souper. « Il est très occupé. » « Ça tombe bien : moi, je le suis pas pantoute! Qu’il choisisse la date. » Il ne peut insister sans leur laisser l’impression qu’il en a honte; il parle donc à Jérôme de la possibilité d’une rencontre. Ce dernier est enchanté à l’idée de rencontrer enfin ces amis dont il lui parle tant. Il réussit à se ménager un moment libre la fin de semaine d’après. Sébastien en avertit Louise, et le samedi soir, ils se retrouvent tous autour d’une bouteille de vin. Leur hôte Maxime initie le service en riant : «On commence par le plus vieux!» Il fait le tour de la table du regard. Jonathan, habitué d’être désigné dans ce genre de situation, avance son verre. Jérôme dit : «Je te bats sûrement.» 
 
Sébastien panique. Louise le remarque et comprend ce qui ne va pas. Elle lève son verre : « Essayez-vous-même pas, je gagne toujours à ce jeu-là! » Le reste de la soirée se déroule sans anicroche, et la question de l’âge ne revient plus sur le tapis.
 
Il devine cependant qu’il ne pourra pas y échapper éternellement. Au cours d’une autre soirée entre amis – eux étudient, lui lit distraitement, Louise fait des mots croisés –, la conversation tombe sur cet épineux sujet. « J’ai jamais su il avait quel âge, ton Jérôme, dit Maxime. Je lui donnerais dans la fin vingtaine. En même temps, il a l’air bien installé… » « Dans ce coin-là, sûrement. » « Tu le sais pas? » « Bin… » Louise lui lance un coup d’œil évocateur. Il déglutit et crache enfin le morceau. « Il a quarante ans. Voilà, c’est dit. » Maxime pince les lèvres. « Il est vraiment bien conservé. Faudra que je lui demande son truc. » Olivier intervient : «Ça lui fait exactement le double de ton âge. Ça te trouble pas un peu? » « Qu’est-ce que ça change? Il est super au lit, on s’entend très bien, il n’y a pas du tout de décalage de génération. Il est tellement sûr de lui! Ça change de tous les jeunes hésitants que j’ai fréquentés. » « N’empêche, murmure Jean-Benoît, c’est presque de la pédophilie. » « Les grands mots! Je suis majeur et consentant. » «Calmez-vous, les chochottes! s’amuse Valentin. Habituez-vous aux vieux, ils vous envahissent! Je les vois tous, à l’hôpital, je suis bien placé pour le dire…» « Mais tu coucherais pas avec eux », répond Jean-Benoît. « Y’en a des bien faits des fois, t’sais… » « Bande de gérontophobes! s’exclame Sébastien. On finira tous là. Et on sait tous, que rendus là, on voudra encore profiter de la jeunesse et de la beauté. Vaut mieux s’assumer et arrêter de condamner dès maintenant, si on veut pas le subir plus tard. » « Donc tu seras pédophile toi aussi? » « On le sera sûrement tous. Gais comme hétéros. »
 
«C’est la vie. » « J’y avais pas pensé, mais c’est possible. Je me suis toujours dit que mes goûts vieilliraient avec moi. Mais peut-être pas. » « Sûrement pas, ajoute Louise. Les miens m’ont pas suivie, en tout cas. Le p’tit a bin raison. Méprisez pas son Jérôme. S’entourer de jeunes, c’est un bon remède à l’âge. En tout cas… ça marche pour moi! »