Opinion

Joël Legendre et la contrainte de l’excellence

Joël Legendre a décidé de se retirer de la vie publique abandonnant ses fonctions professionnelles dans une lettre demandant pardon à sa famille, son public, ses employeurs pour avoir montré dans un lieu public ce que l’ordre moral voudrait que l’on ne montre que dans l’intimité. 

Nous rêvons que des hommes politiques aient le courage d’en faire autant. Yves Bolduc en quittant ses fonctions de ministre et de député aurait pu demander des excuses à sa famille, à ses électeurs, et à la population québécoise, pour avoir massacrer la langue française pendant tout son mandat, d’avoir perçu de l’argent légalement mais de façon profondément immorale, d’avoir manqué de jugement dans ses déclarations péremptoires. Je prends Yves Bolduc comme exemple mais j’aurais pu choisir aussi son confrère et ex-collègue Gaétan Barrette. Jamais celui-ci se foulera d’un mea-culpa demandant l’indulgence des Québécois pour avoir user de son influence pour faire nommer un ami dans une procédure dans laquelle il aurait dû se tenir éloigné.

On pourrait multiplier les exemples, d’hommes et de femmes politiques, d’hommes d’affaires qui parfois par incompétence, le plus souvent soif de pouvoir et appât du gain nous ont floués nous laissant payer la facture. Bien évidemment, ces hommes et femmes rebondissent toujours, ne perdent ni leur emploi, ni leur contrat, ni l’estime de leurs proches même si leurs agissements ont été immoraux. Et leur conscience n’est jamais chatouillée au point de se livrer à une confession à la Joël Legendre. Au moins, on ne pourra pas dire que l’animateur ne prend pas ses responsabilités face à l’acte qu’il a commis même si ce choix a surtout été déterminé par le fait que ce soit devenu public, et qu’un consensus – même parmi les gais si l’on en croît les réseaux sociaux – lui reproche d’avoir manqué de jugement, ou pire, de donner « une mauvaise image de l’homosexualité ».

Il est donc intéressant de voir comment pour une histoire sans importance, sans victime, et qui ne change pas la face du monde, on ne lui pardonne pas son égarement alors que l’on est beaucoup plus clément face à ceux et celles qui ne tiennent pas leurs promesses ou qui magouillent pour obtenir des contrats, toucher des pots de vin.

On a tous entendu cette phrase du gai tellement bien sur tout rapport qu’il serait le gendre rêvé pour toute belle-mère. C’est le cas de Joël Legendre. Comme beaucoup d’autres hommes homosexuels qui ont redoublé d’efforts pour se faire accepter, aimer, essayant de gommer voire de cacher la tache indélébile de leur différence. Et la reconnaissance du mariage et de l’homoparentalité n’a fait qu’augmenter cette perception de l’homosexualité comme semblable à l’hétérosexualité. Fini l’image du gai à la sexualité débridée, qui multiplie les partenaires comme d’autres changent de chemise. Aujourd’hui, ce sont les photos de mariage de couples de gais en tuxedo, de couples de lesbiennes en robes blanches, pour montrer que nous sommes « pareils ». Nombre de gais et de lesbiennes ont aussi souvent gravi des échelons professionnels en s’inquiétant que leur différence puissent un jour devenir un handicap pour une promotion, une mutation. Dans cette course à la reconnaissance sociale, compréhensible pour démontrer que nous avions autant de raison d’être des citoyens comme les autres, nous avons – comme les hétéros – renvoyés des traits de notre culture dans la marge, le clandestin.

Joël Legendre en était un bon exemple. Propre sur lui, marié, père de famille, arborant toujours un sourire pour publicité de dentifrice. Pas lui qu’on aurait vu en string sur René-Lévesque au son du musique tonitruante. Pas lui qu’on aurait vu animant un concours M. Cuir. Au contraire, il présentait l’homosexualité dans sa forme la plus respectable, la plus lisse. La haute surveillance de soi-même pour être toujours Monsieur Plus Plus, parfait, irréprochable, entraine aussi une énorme pression. Cette obsession de la conformité pour plaire, pour être acceptée, pour être aimée de ses proches, de ses employeurs, de son public a ses limites. Et c’est peut-être une de ces limites qu’a atteint Joël Legendre en allant se promener, et cruiser comme n’importe quel gai lambda au parc Marie-Victorin. D’être simplement dans l’expression de ses désirs les plus profonds et moins dans ce qu’on présume de ce qu’on attend de nous.  

Que le gai qui n’a jamais baisé dans un lieu public lui jette la première pierre. Qui n’a jamais eu ce frisson de plaisir ajouté à transgresser les règles sociales ? Dans un parc, dans des toilettes, une usine désaffectée, sur une plage. Comme d’ailleurs beaucoup d’hétéros le font aussi. Et contrairement à l’équation que de baiser dans un parc signifie baiser devant du monde, il est très rare que cela se passe à côté d’un bac à sable pour enfants, près d’une aire de pique-nique, dans l’intention d’être vu par le plus de monde possible. Généralement, les seuls voyeurs que l’on y retrouve sont des gais contents du spectacle – ou des flics en civil. 

Qu’on ne s’y trompe pas, l’affaire Legendre ne se limite pas à l’accusation publique contre une personnalité connue, prise sur le fait. C’est aussi l’illustration des contradictions d’une normalisation étroite des modes de vie gais