LES MIGNONS : l’amour c’est la guerre! _ fiction

Volte-cœur

Frédéric Tremblay
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Frédérick

Olivier jette un coup d’œil par la fenêtre et soupire. Il regarde l’eau s’écouler le long d’un glaçon qui pend à la gouttière du bloc voisin et se dit qu’il y est arrivé: il a traversé un autre hiver. Potentiellement le plus dur et le plus long de sa vie. Depuis un an maintenant il résiste à la tentation du jeu de l’amour et du hasard. Sa désintox de séduction a fonctionné encore mieux qu’il le croyait, et d’une résolution, il en a fait une habitude. Sa concentration a augmenté, ses notes ont suivi, et il a été heureux de trouver plus de temps pour voir ses amis. Il a même pu commencer à suivre des cours de dessin, lui qui a toujours été créatif, mais que ses cours en génie chimique ont empêché d’exploiter. Bref, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Et pourtant… 

Serait-ce un soupçon d’ennui qui lui pèse sur le coeur? Il se lève et se plante devant un miroir. Il est encore jeune et beau. Pourquoi ne pas en profiter? Sa vie est remontée sur le bon rail. Après tout ce temps, il s’est prouvé qu’il pouvait contrôler sa libido. Il peut bien se permettre d’ouvrir la porte au désir qui y cogne si fort.

Il retélécharge toutes les applications de rencontre qu’il avait enlevées de son téléphone. Après cinq minutes à fouiner parmi les profils et à les trouver tous plus alléchants les uns que les autres, Olivier éclate de rire. Il se fait l’effet d’un obèse qui, après avoir été trop longtemps à la diète, se retrouve devant un buffet à volonté. À cette différence près qu’il risque plus de perdre des calories que d’en gagner. Il redevient sérieux et retourne à ses recherches.

Il en trouve un premier, dont le principal atout est d’être à moitié nu sur la moitié de ses photos, et qui lui répond avec un éloquent «Sa va». Olivier lève les yeux au ciel et se dit que, dans le pire des cas, ça fera une bonne baise. Ils se rencontrent au restaurant. Après quelques minutes de discussion, il se dit que même du sexe à tout casser n’en vaut pas la peine s’il doit l’endurer plus longtemps. Il va aux toilettes en se demandant comment récupérer son manteau. À son retour, il trouve ce message sur une serviette de table : « Sa ne cliquait pas vrm. Désolé. » Il se rassoit et mange quand même, très lentement, pour déguster sa honte. Il se dit qu’être rejeté par quelqu’un qui ne nous intéresse pas est plus dur encore pour l’ego que le contraire.

La prochaine rencontre est plus concluante. D’abord l’homme en question sait écrire. Et puis, il a tout pour lui : vingt-cinq ans, jeune avocat, beau blond aux yeux bleus, souriant et sympathique. Ils passent une soirée à rire, et la nuit à s’amuser, bien qu’avec moins de blagues.  Olivier le retexte quelques fois durant les jours qui suivent sans recevoir de nouvelles. Trois jours plus tard, l’autre lui dit qu’il aimerait le revoir, mais qu’il est terriblement occupé. Olivier se dit qu’il n’est engagé à rien et multiplie les rencontres. La moitié du temps, il les trouve à peine plus intéressante que les premières rencontres même si la présentation de chaque gars rencontré laissait supposer un peu de contenu; l’autre moitié du temps il se demande s’il doit s’éviter de s’attacher, s’il doit garder une certaine réserve pour éviter des déceptions dans le cas où il voudrait les revoir.

Il se donne l’impression de ne plus connaître les règles de ce sport. Il n’a couché avec personne depuis le beau blond – celui qui lui a fait le plus d’effet –, mais il y a pensé plusieurs fois. Attend-il dans le vide? Se fait-il trop d’espoir? Olivier se demande si son petit avocat est aussi débordé qu’il le dit, ou s’il ne trouve pas quand même du temps pour d’autres. Une année peut-elle être suffisante pour qu’on oublie à ce point les principes élémentaires d’une activité pourtant aussi intuitive? Il n’a rien promis et n’a rien reçu non plus. Il commence à se laisser davantage de liberté; il couche avec d’autres, qui le laissent tout autant sur le carreau. Il en parlerait bien avec ses amis, mais il se ferait l’effet d’une grincheuse qui reproche aux hommes de la délaisser après qu’ils aient eu ce qu’ils voulaient. Il ne veut pas les blâmer. Mais il ne veut pas croire non plus qu’ils tiennent si peu à reconduire les rendez-vous. Il se dit de plus en plus qu’il doit avoir perdu le tour. Et donc il se laisse de plus en plus facilement intimider, parfois par des gars dont il se serait dit, un mois plus tôt, qu’ils ne lui arrivaient pas à la cheville.

 Un de ces vendredis soirs, il rejoint sa gang de gais à l’appartement de Jean-Benoît et de Louise. « Tu fais encore la sainte-nitouche? », lui demande Valentin en rigolant. «Non, non, j’ai recommencé à dater un peu. Mais ça va pas si bien. Je suis rendu has-been, faut croire.» «Voyons, t’es encore frais comme une rose, lance Louise. Décourage-toi pas, mon p’tit gars. Tu vas trouver quelqu’un à ta mesure.» «Bof, ma mesure… Faut croire que c’est pas grand-chose. Je dois avoir ce que je mérite.» Louise fronce les sourcils. «Viens, on va jaser.» Elle l’emmène dans une autre pièce et ils se parlent une heure de temps. En sortant, il est revigoré et plus déterminé que jamais. Il réécrit au blond : «Arrête de niaiser. Si tu veux pas me revoir, dis-le. Et si tu veux me revoir, trouve un moment.» Presque aussitôt : «Viens dormir chez moi ce soir.» Il montre le texto à Louise. «Je te l’avais dit! Fallait juste que tu mettes tes culottes… parce que, tsé, une bonne partie du plaisir du sexe, c’est de les enlever!» 

Frédéric Tremblay