fiction

Obsession olfactive

Frédéric Tremblay
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Frederick Tremblay

Quand Jean-Benoît sort de sa chambre ce matin-là, il trouve Louise qui l’attend de pied ferme à la cuisine. «Oui? » «L’heure est grave. Il faut qu’on parle.» Il sourit légèrement et commence à se faire à déjeuner.  Qu’est-ce qui se passe? Je n’ai pas relevé le siège de toilette?» Elle roule les yeux. «Tu sais bien que je me fous de ça! Non, non. Je veux parler de ta vie sexuelle.» 

« Qu’est-ce qu’elle a d’incorrect? » « En as-tu une? » « Pas tellement, c’est vrai. Mais c’est toi qui m’as conseillé d’arrêter de coucher avec n’importe qui! » « Arrêter de coucher avec n’importe qui, ça ne veut pas dire de ne coucher avec personne! » Il tire la langue. « Tu te fais du souci pour rien. Ma vie est équilibrée quand même. » Louise fait la moue. « La tienne, peut-être… Mais as-tu pensé à moi? Ma vie est rendue plate, ç’a pas de bon sens! Tout le monde est en couple, plus personne vient confier ses drames. J’en suis rendue à écouter des téléromans! » Il a le geste d’essuyer une larme sur sa joue. « Pauvre Louise! Tu fais presque pitié. » « Tout ça pour dire que, si tu ne ramènes pas un gars bientôt, je vais demander le divorce. » « Tu y penses pas! Notre colocation va si bien! On renouvelle le bail, non? » « Je dois y penser. » « Je veux juste laisser les choses arriver naturellement! Et ça prend plus de temps. »
 
Même s’il croit à ce qu’il dit, cette conversation pique Jean-Benoît. En vérité il ne pense plus à l’amour, ni au sexe d’ailleurs, depuis un bon moment. Ce n’est pas qu’il s’est lancé un défi comme Olivier; mais il a fait autre chose, sans trop s’en rendre compte. Ses problèmes de dysfonction érectile lui avaient ouvert les yeux sur ses mauvaises décisions. Pourtant, maintenant qu’il y réfléchit, il commence à réaliser qu’il se sent seul… et un peu en manque. Il jongle avec l’idée de réactiver Grindr, Hornet et Tindr, mais résiste à la tentation. Il veut une histoire avec un début intéressant, et une application de rencontre lui semble trop facile. 
 
Quelques semaines passent. Il va assister à la pièce que présente Jonathan avec sa cohorte de l’ÉNT. Il a pris ses billets tôt, et les a donc choisis dans la première rangée. Avant que commence le spectacle sur la scène, il se laisse absorber par le spectacle dans la salle. Il reconnaît des visages, qu’il a vu passer sur Facebook ou dans les journaux. Il jette aussi un coup d’œil dans la fosse où les musiciens préparent leurs instruments. Il en remarque un ou deux qu’il trouve plutôt mignons. Dans les moments morts de la pièce, il les regarde encore. À la fin, il applaudit à tout rompre, félicite Jonathan, boit avec ses amis et rentre tranquillement dormir chez lui. Dès le lendemain, il voit qu’il a reçu une nouvelle demande d’amitié. Il croit reconnaître un des deux musiciens qu’il a préférés, mais s’en assure quand même. « On se connaît? » L’autre lui confirme qu’il l’a bien vu de la fosse, avant de le retrouver via des suggestions d’amis. Enchanté de la cocasserie de la chose, Jean-Benoît lui propose d’aller prendre un café.
 
Il vit le rendez-vous galant le plus fluide qu’il ait jamais connu. Ils parlent de tout et de rien et s’entendent parfaitement – mais pas de cette fausse entente de qui hoche la tête pour charmer; non, Jean-Benoît se sent plutôt réellement compris, et réellement approuvé. Ils finissent sous les draps pour la forme, mais Jean-Benoît sent, et devine que l’autre le sent aussi, que ce n’était pas nécessaire, qu’ils s’étaient déjà prouvé qu’il y avait de 
l’espoir entre eux deux. Le lendemain matin, son beau musicien doit le quitter pour aller répéter. Il insiste pour pouvoir garder son chandail, et lui en laisse un en échange pour affronter les dernières rigueurs de l’hiver.
 
Quant à lui, Jean-Benoît n’a rien de prévu ce jour-là, et paresse donc délicieusement au salon, entre un roman qu’il tient à avancer et un manuel qu’il doit étudier. Une fois de temps à autre, il suspend ses lectures pour prendre une immense bouffée de l’air qui l’entoure, et qui est tout imprégné de l’odeur de son amant, dont il porte le vêtement. Louise, pendant qu’elle passe le balai, le voit faire et laisse échapper un rire. « Ça va? Si tu sens le swing, faut que t’ailles te mettre du déo! Torture-toi pas comme ça!» «Au contraire, je sens super bon!» «Aime-toi pas trop là! Hey… je t’ai jamais vu avec 
ça avant! C’est à qui, ça? C’est pas ton style!» «C’est à quelqu’un que j’ai ramené ici cette nuit. » Louise se précipite sur le sofa à côté de lui. «Raconte-moi tout!» Il lui en parle en long et en large tant leur rencontre l’a marqué. « Je n’avais pas été autant attiré par le parfum de quelqu’un depuis longtemps. En fait, ce n’est même pas un parfum. C’est son odeur corporelle, je crois. C’est merveilleux.» «On croirait entendre Jean-Baptiste Gre-nouille!» s’amuse Louise. «Laisse-moi donc apprécier son chandail. Je te promets que je ne le tuerai pas pour la mettre en bouteille.» Louise hoche la tête et son regard devient lointain. «Je te comprends. Moi aussi, j’ai déjà été comme ça. Quand j’avais un meilleur nez. Et quand les hommes de mon âge sentaient bon!  Profite donc de ton jouet comme tu voudras. J’avais insisté, je peux pas te le reprocher.» «Enfin, de la cohérence! » dit-il en riant. «Vous vous revoyez bientôt?» «Probablement, là. Quand le chandail ne sentira plus, je vais le forcer à revenir pour qu’il le porte encore, et qu’il y rajoute un peu de souvenirs de lui».