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La philosophie de l’arbre

Steve Foster
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Steve Foster

Depuis quelques semaines déjà, je vis une période très difficile de ma vie. Difficile au point de texter récemment à mon amie Lynda, par un mardi matin ensoleillé, que je voulais juste mourir. Habituellement, les moments où j’ai des idées suicidaires passent rapidement. Je suis habitué à cela. Depuis mes deux tentatives de suicide, à 16 et 17 ans, ces pensées m’accompagnent. Elles reviennent occasionnellement et principalement dans les périodes où je suis très fatigué, découragé du monde ou me sens impuissant devant la misère humaine, mais aussi, parfois, quand je vais bien et que la vie me sourit. Pour passer au travers, j’ai appris avec le temps à ne pas me laisser trop envahir par ces pensées ni à leur accorder trop d’importance, mais surtout, je fais appel à mon réseau d’alerte. Ces ami(e)s me connaissent bien et prennent de mes nouvelles le temps que le nuage se dissipe.


Je ne me rappelle plus le nombre de fois où je me suis vu me jeter devant le métro, une voiture, ou en train de prendre mes trois flacons de pilules d’un seul trait, ou encore m’ouvrir les veines et me laisser mourir au bout de mon sang. Et je dois avouer que je suis le premier étonné d’être toujours en vie à 50 ans. Peut-être parce que j’ai appris à verbaliser ces états « d’âme ». Il est vrai que je n’ai jamais eu honte d’en parler ni d’avertir mon entourage durant ces moments moins réjouissants de mon existence. Jusqu’à maintenant, lors de ces périodes de turbulence, je me raccroche au sens que je donne à la vie et, par extension, à ma propre vie.
 
Je suis de ceux qui ont trouvé leur raison d’être dans le plaisir d’aider et de servir les autres et j’ai développé mes valeurs et mes principes en fonction de cette vision de la vie. Remarquez que cela ne fait pas de moi une personne parfaite ou exceptionnelle, au contraire. Et je n’ai aucun mérite à aimer et à me préoccuper des autres, car fondamentalement, et d’aussi loin que je me souvienne, je n’ai aucun plaisir ni intérêt à vivre pour moi seulement. Comme je l’ai déjà mentionné à mon ami Sylvain, il y a bien des années, pour illustrer comment je me voyais dans cette vie, je lui disais que j’étais un grain de sable qui, seul, est d’une insignifiance totale. Ce qui en fait sa beauté c’est lorsqu’il est mélangé avec l’ensemble des autres grains et donne une magnifique plage. Donc ma vie n’a d’importance que dans la mesure où je suis en relation avec l’autre et que je peux lui être utile. Jusqu’à maintenant, c’est ce qui avait du sens pour moi et comblait ma vie.
 
Et là est tout le problème, c’est que je ne parviens plus à avoir du sens de ce en quoi je crois depuis longtemps. Cette vision de la vie ne trouve plus écho et il me semble d’une telle insignifiance et tellement inutile dans ce monde sans queue ni tête et où l’humain est de plus en  plus inhumain. Et malgré l’amour que les gens me portent, cela ne parvient pas à combler le vide qui m’habite, tout juste assez pour passer au travers d’une journée à la fois. En fait, je suis dans un néant existentiel. Et avec ce néant, je me dis que sans sens et sans repères, comment parvenons-nous à continuer? Que nous reste-t-il? Ne reste-t-il pas que la mort comme seul geste conséquent? Je ne sais pas ce 
que l’avenir me réserve. Pour l’instant, j’espère juste que ce qui avait du sens pour moi reviendra et que mon goût pour la vie reprendra pleinement son droit. Mais je ne suis pas assez naïf pour croire que, si je passe au travers de cette période,  les idées suicidaires disparai-tront à jamais. Depuis plus de trente ans elles font partie de moi et j’essaie tant bien que mal à vivre avec.
 
Ce qui est paradoxal dans tout ce que je vis actuellement, c’est que j’ai toujours aimé profondément la vie et les gens, en tout cas jusqu’à tout récemment. C’est probablement cela, aussi infime que cela soit-il, qui me tient encore ici. Et bien sûr, il y a, entre autres, Lynda, Thierry, Robert, Marie et Patrick qui s’inquiètent pour moi et m’interpellent régulièrement pour savoir comment je vais et me font promettre d’être encore là demain. Pour l’instant je leur ai dit que j’optais pour la philosophie de l’arbre. C’est-à-dire que j’allais me laisser porter par le temps, le vent et le soleil. Ne trouvant pas de réponses à mes questions existentielles, c’est probablement la meilleure solution. Et si cela a marché auparavant, il y a beaucoup de chance que ça fonctionne à nouveau.
 
J’ai écrit ce texte très intime, car je sais que je ne suis pas le seul à vivre ce genre de situations. Et je sais aussi que souvent nous avons honte d’en discuter avec nos proches, que nous ne voulons pas les inquiéter. Il est difficile de passer au travers cette épreuve seul et je demeure convaincu qu’il faut en parler. Si vous êtes dans cette situation, minimalement contactez une ligne d’écoute.