Par ici ma sortie — Questions de société

Restons vigilants

Denis-Daniel Boullé
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Denis daniel

Qui aurait pensé, il y a  vingt ans, que les gais, les lesbiennes, les bisexuels, les personnes trans, queer, deviendraient aujourd’hui des enjeux de société mondiaux. De marginaux dont on se moquait ou que l’on regardait avec condescendance, personne n’aurait imaginé que leurs droits  seraient un jour discutés à l’ONU. Personne n’aurait pensé qu’un chef de gouvernement se prononce sur la place à leur accorder dans l’espace public. Personne n’aurait imaginé que leurs revendications puissent faire partie un jour de programmes politiques de grands partis. Et bien entendu que leurs opposants en  feraient aussi leur cheval de bataille. 

Pour l’extrême droite, les conservateurs et autres traditionalistes religieux, l’émergence de ce phénomène est annonciatrice d’apocalypses. Les personnes LGBT sont devenues une de leurs cibles préférées, les rendant responsables d’une partie des maux de la famille. En premier lieu, la famille qui serait en voie d’extinction par la recomposition des genres et des rôles induite par les couples de même sexe. De même, le désir d’enfant transformerait des couples d’hommes et de femmes en véritables apprentis sorciers utilisant les avancées de la génétique et de la procréation médicalement assistée pour faire de l’enfant une marchandise en exploitant le ventre de mères porteuses. Sans compter ceux qui assimilent dans leurs discours homoparentalité et pédocriminalité.

On peut toujours dénoncer les déclarations de dirigeants africains, comme le vice-président kényan William Ruto affirmant dernièrement que les homosexuels n’ont pas leur place au Kenya. On n’est pas en reste pour fustiger le gouvernement russe ou les pays du Moyen-Orient qui ont des politiques homophobes. Mais qu’en est-il plus près de nous ?

On le voit déjà aux États-Unis où la plupart de ceux qui souhaitent gagner l’investiture du camp républicain sont ouvertement homophobes. On ne compte plus les manifestations des opposants au mariage gai, aussi bien dans les états où la question est discutée que devant la Cour Suprême américaine. En Europe occidentale, les groupes d’extrême droite et les partis conservateurs remettent en question le mariage gai, soutenus en ce sens par des religieux catholiques, musulmans et juifs.

Est-ce un épiphénomène qui n’entravera pas l’avancée des droits et  la reconnaissance des minorités sexuelles ? Oui, selon l’activiste anglais Peter Tatchell dans une entrevue accordée à Fugues  en septembre dernier. Je ne suis pas sûr de partager son optimisme.

En Europe, les partis d’extrême droite ont le vent en poupe. Face à une économie en panne, face aux décisions de Bruxelles que certains perçoivent comme un supra gouvernement contre les identités nationales, face à la mondialisation des marchés, face aux flux migratoires et aux boat-people de la Méditerranée, et face à l’islamisation, réelle ou fantasmée, de certains pays, les partis d’extrême droite surfent sur les peurs et le mécontentement des populations en ciblant les ennemis contre lesquels se battre : Les technocrates, les empires industriels, l’immigration et, bien entendu, le ver dans le fruit de la famille, le lobby LGBT. Drôle ou inquiétant ? Selon les tenants de la théorie du complot, qui voudraient que le monde soit dirigé par la Franc-maçonnerie et les Juifs, les LGBT seraient leurs complices ou du moins leurs instruments. Ces mêmes théoriciens et leurs militants sont de toutes les manifestations contre le mariage gai. On les retrouve dans les groupes d’extrême droite dans les partis dits libéraux.

Ce discours n’est pas nouveau : les crises économiques et politiques, les guerres en Syrie et en Irak,  les déplacements de population, leur donnent des munitions pour réactualiser un discours qui  a présidé à l’avènement des dictatures en Allemagne, en Italie et en Espagne au milieu du siècle dernier. 

En revanche, l’extrême droite souffre depuis des décennies des mêmes faiblesses. Les luttes intestines de pouvoir minent sa crédibilité, comme on peut le voir au Front national en France, et leur incapacité à conclure des alliances avec les partis «frères». Si leurs ennemis sont communs, les fondements de leurs idéologies diffèrent souvent. Entre ceux qui défendent la loi naturelle, ceux qui optent pour la primauté de la loi religieuse, ceux qui sont nostalgiques de la monarchie, ou ceux qui se fondent sur l’identité nationale avant tout, les divisions sont nombreuses et nuisent à l’implantation d’une grande force d’extrême droite pan-nationale.

Il est donc surprenant de voir  au Québec, des LGBT applaudir aux déclarations de dirigeants d’extrême droite européens. Une lesbienne d’ici, connue pour son engagement auprès des minorités sexuelles, a écrit sur Facebook que «Marine Le Pen avait des couilles, qu’elle était la seule en France à se tenir debout face à la montée de l’Islam radical», oubliant que Marine Le Pen était contre le mariage gai, contre l’homoparentalité et faisait l’apologie de la femme au foyer. Faisant fi des discours antisémites, antiimmigration, anti LGBT des ténors du Front National dont Marine Le Pen est présidente. Parce qu’au Québec l’histoire est différente, parce que les partisans d’extrême droite sont plus discrets, il ne faut pas que ses discours extrémistes trouvent un écho par ignorance et par amnésie de l’histoire de ceux et celles qui les tiennent. 

Devant les peurs – compréhensibles – face à l’avenir, faisons attention à bien choisir nos alliés. Contre le choléra, ne choisissons pas la peste. Sachons que les minorités sexuelles font partie des ennemis à combattre pour les partis d’extrême droite. Pas les premiers de la liste… mais pas loin derrière. Continuons  d’affirmer haut et fort notre existence, notre rôle à jouer dans la société, prêts à lutter contre ceux qui, par idéologie politique, identitaire ou religieuse, considèrent que certains êtres humains n’ont pas leur place sur terre.

Denis-Daniel Boullé 

ddboulle@fugues.com