LES MIGNONS : l’amour c’est la guerre! — fiction

Être ou ne pas ex

Frédéric Tremblay
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Frederick Tremblay
Photo prise par © Robert Laliberté

L’été est enfin commencé. On s’habille plus léger dans le Village et partout ailleurs (mais surtout dans le Village), on s’amuse, on se séduit, on se sépare, on revient ensemble. La fin d’un dur hiver est toujours un grand moment de remise en question pour un jeune couple. 

La situation n’est pas différente pour Maxime et Jonathan qui, même s’ils sont ensemble depuis de longues années, se rendent bien compte que les choses ne sont plus comme avant. Ils ont pris des réflexes qu’ils ne trouvent plus naturels. Ils n’ont jamais habité ensemble de façon officielle, mais même la colocation officieuse suffit à la création d’une routine. Ils sentent que leur relation est devenue davantage un frein qu’un moteur. Sans crise, sans drame, sans excès, ils conviennent tout simplement de rompre et de rester bons amis. Mais dans leur cas, ils savent que ce n’est pas qu’une formule pieuse. Ils s’entendent trop bien pour ne pas tenir à entretenir leur relation, même si c’est en dehors des liens sacrés du couple, même sans mariage.

Le mois de mai passe, tout juste suffisant pour que les universitaires commencent à décrocher de leurs études. Le mois de juin passe, avec son lot d’étudiants de Cégep qui commencent eux aussi à envahir les clubs et les soirées de la métropole. Puis arrive la date fatidique du 1er juillet, date à laquelle il faut prendre cette grande décision : rester ou déménager. Pour Louise et Jean-Benoît, le choix est clair : ils continueront d’habiter le même appartement de la rue Plessis, qui leur convient tout à fait. Vers la fin juin, Louise réalise qu’elle n’a pas revu ses mignons tous en même temps depuis un bon moment. Elle convoque donc sa cour. « Je sais que vous êtes ben occupés avec vos sorties et vos dates, mais je m’ennuie de vous, là!» Elle sait qu’ils se hérisseraient si elle leur faisait un sermon, et donc elle prend un ton piteux qui a tôt fait de les convaincre de répondre à son invitation. Ils ont réservé la terrasse sur le toit et peuvent donc faire tout le bruit qu’ils veulent, et aussi discuter de choses qu’ils évoqueraient à voix un peu moins haute dans les restaurants. Bien entendu, on parle de sexe, d’amour, d’école, de travail et de projets d’été, mais l’alcool finit aussi par mener à des discussions plus sérieuses, plus émotionnelles que circonstancielles. À un moment, Louise demande à Maxime : «Hey, tu m’as pas dit ça, chose, mais j’imagine que tu renouvelles ton bail?»

Maxime sourit et secoue la tête. « Désolé ma p’tite mamie, je vais te décevoir… Non, je n’ai pas renouvelé. Je vais aller vivre dans un monde meilleur, probablement le Plateau.» Louise passe près de s’étouffer avec la gorgée de vin qu’elle était en train de boire. Elle envoie quelques petites gouttelettes rouges voler sur un peu tout le monde. « Ça vaut pas la peine de gâcher nos chemises pour ça! Je vais revenir te voir souvent, promis. » « Tu peux pas me faire ça! C’est pire que quand j’ai perdu mes enfants… Eux, c’était normal, ça faisait partie du cycle de la vie, mais vous, vous! » « La question la plus intéressante reste à poser, intervient Sébastien avec un sourire en coin. Un appart sur le Plateau, ça se paye pas tout seul. Est-ce qu’on peut savoir avec qui tu vas en colocation? » « Me semble que c’est pas ton genre de magasiner un coloc sur Kijiji! Et comme tu fréquentes personne depuis votre rupture… »

Olivier pointe Jonathan du menton. Il semble craindre leur réaction, mais les deux ex se contentent de rire. Tout le monde se décrispe, heureux de constater qu’ils restent sans tabou sur le sujet. « Effectivement, je ne me serais pas vu déménager avec quelqu’un que je ne connais pas très bien. Je l’ai assez enduré pendant les études… Plus  jamais! » Il laisse planer un moment de pause. « En fait, Jonathan et moi, on va déménager ensemble. On a signé le bail, pis toute pis toute. »

C’est la consternation générale, pour ne pas dire le branle-bas de combat. Chacun y va en même temps de son exclamation, de son commentaire, de son conseil. Les expressions déconcertées se superposent aux froncements de sourcils amusés.

De sorte qu’après un bout de temps, Jonathan se sent forcé d’intervenir : il lève sa coupe et la frappe de sa cuillère quelques fois. Le tintement cristallin ramène tout le monde à la réalité. «Puisqu’il le faut, je me prononce maître des débats. Vous parlerez chacun à son tour. Louise, à toi l’honneur de commencer.» «Mais vous êtes fous! Débiles! Détraqués! C’est clair que ça peut pas tenir, c’t’affaire-là! Après tant de temps ensemble, y va y avoir trop de jalousie. J’ai beau croire en votre intelligence et en votre raison… Vous savez ce qu’on dit, hein! Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas » «Le cœur, la tête, même combat, répond Maxime avec un clin d’œil. Just watch us.» «Et comment vous allez marcher pour… ben, pour ramener des gens, mettons? » demande Jean-Benoît. « Je suis sûr qu’il n’y aura pas de problèmes. On se parle déjà des gars qu’on voit, on les évalue, on se dit ce qu’on en pense. Ça va juste continuer comme ça. » « Seigneur! Les ex qui ne sont jamais tout à fait ex, je trouve ça… » « Idéal? continue Maxime, profitant de la phrase laissée en suspens. On sait qu’on s’entend bien, qu’on peut bien cohabiter. C’est l’essentiel, non? Et c’est clair pour les deux qu’on reviendra pas en couple. À partir de là… Je vois pas ce qui pourrait mal se passer. » « L’avenir le dira. D’ici là, je bois à votre santé, surtout mentale, parce que si ça se trouve, d’ici quelques mois, on va peut-être avoir une autre mort à pleurer! » 

Frédéric Tremblay   

fred_trem_09@hotmail.com