Censure

Facebook bannit (encore) l’affection entre gais

Samuel Larochelle
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Maxime Collins

En 2011, des millions d’internautes avaient été outrés d’apprendre qu’une photo d’homosexuels qui s’embrassaient dans l’émission britannique Eastenders avait été bannie sur Facebook. Les dirigeants du réseau social avaient répondu qu’il s’agissait d’une erreur et s’étaient excusés. Pourtant, quatre ans plus tard, la situation se produit encore au Québec, au Royaume-Uni et ailleurs dans le monde.  

 
En 2013, la page Facebook consacrée à l’égalité des droits Have a Gay Day a été bloquée après avoir publié une photo de deux hommes qui s’embrassent, avec une phrase disant «Est-ce que cette photo vous choque? Avez-vous déjà pensé que votre opinion était choquante?» Par la suite, les 106 administrateurs de la page ont été expulsés de Facebook. Quand ils ont pu rejoindre le réseau de Mark Zuckerberg, un message leur indiquait que la dite photo allait à l’encontre des standards de Facebook. 
 
Depuis quelques années, des comptes personnels sont bloqués et des photos de couples gais se démontrant de l’affection sont signalées. Selon la section des « Questions les plus fréquemment posées » sur Facebook, un administrateur analyse chaque signalement rigoureusement, avant de choisir de retirer une photo ou un compte d’utilisateur. 
 
Publicité québécoise retirée
Maxime Collins a rencontré ce genre de complications à plusieurs reprises, au cours de la dernière année. Dans le cadre de la promotion de son roman  Peut-être jamais, l’écrivain québécois a utilisé une photo où l’on voit deux hommes s’embrasser, tirée de la bande-annonce du même ouvrage. Les pro-blèmes avec la publicité ont commencé en août 2014. « La pub a été subitement retirée et j’ai reçu un courriel m’indiquant que Facebook considérait que j’exposais une sexualité et une nudité trop provocante pour leur réseau, se rappelle-t-il. Je pouvais presque lire "indécente" entre les lignes.»
 

« L’image de votre publicité enfreint notre règlement publicitaire. Les images ne doivent pas avoir un caractère sexuel excessif, utiliser la nudité, montrer des corps trop dénudés ou se focaliser sur des parties du corps sans que cela ne soit nécessaire. »

 
Quand il a communiqué avec le géant des réseaux sociaux, il a traité ses dirigeants d’homophobes. « J’ai fait un parallèle avec une autre publicité qui passait en même temps sur le réseau, soit le vidéoclip d’Anaconda de Nicki Minaj. Selon moi, le clip est 10 fois plus provocateur et explicite que ma bande-annonce. La seule différence, c’est qu’il est axé hétéro! Une certaine Penelope m’a alors répondu qu’elle comprenait ma frustration, mais que Facebook avait tous les droits et pouvait décider de refuser une publicité quand bon lui semble. »
 
Gardant le profil bas pendant un mois, Maxime Collins a remis sa publicité en ligne. Après 48 heures, elle a été retirée une fois de plus. Depuis, il joue au chat et à la souris avec Facebook. « Je repu-blie ma bande-annonce chaque fois sur un site vidéo différent (YouTube, Vimeo, DailyMotion) pour donner l’impression que c’est une nouvelle publicité. J’en profite jusqu’à ce qu’ils s’en rendent compte. Mais la pub reste en ligne une semaine tout au plus. »
 
« Ce qui est triste dans toute cette histoire, c’est que je me sens presque accusé de faire de la propagande gaie par un réseau qui se dit ouvert et accueillant, ajoute-t-il. Mon compte n’a pas été banni, mais je dois avouer que je commence à avoir un peu peur de recommencer mon petit jeu, car je sens que la patience de Facebook commence à diminuer. »
 

peut être jamais

Une tendresse qui dérange
Le Britannique Chris Behan a vécu une situation similaire avec des clichés personnels. « Plusieurs photos que j’avais publiées ou que mon amoureux Christopher avait partagées sur Facebook ont été signalées par d’autres usagers, explique le jeune homme de Liverpool en entrevue avec Fugues. Sur l’une d’elles, on nous voyait simplement enlacés comme tant d’autres couples le font. Il n’y avait aucune nudité explicite ou quoi que ce soit d’ouvertement offensant.» Si les signalements les ont d’abord amusés, ils ont vite perdu leur sourire. «Au départ, on trouvait ça complètement ridicule! Mais comme ça se reproduisait sans arrêt, c’est devenu moins drôle et de plus en plus irritant. Nos comptes n’ont jamais été bloqués, mais les photos étaient automatiquement placées sous analyse. En plus, la ou les personnes qui reportaient nos photos demeuraient anonyme(s) en tout temps.»
 
Malgré la persistance des signalements, les deux amoureux ont refusé de changer leur comportement sur Facebook. «On fonctionne exactement comme avant, mais nos photos ont cessé d’être signalées. Ceux qui se plaignaient se sont probablement épuisés! ».
 
Photographe professionnel
Même les photographes de renom doivent affronter les levées de boucliers. Parlez-en à Michael Stokes, bien connu pour ses photos d’hommes à la forme physique non équivoque, qui ont incité plus de 465 000 personnes à aimer sa page Facebook pour accéder à son travail. À partir de février 2013, il a reçu un signalement pour une photo d’une série de nus artistiques avec des soldats. « La première photo signalée a été celle du vétéran Alex Minsky, un ex-marine qui est célèbre pour être devenu le premier mannequin amputé à poser pour une campagne de sous-vêtements, a raconté le photographe au magazine The Advocate. Plusieurs personnes ont fait de la photo d’Alex leur photo de profil en guise de protestation. Facebook s’est excusé et a même été obligé de faire appel à son équipe de relations publiques pour gérer les demandes médiatiques reliées à ce sujet. Pourtant, la photo a été retirée encore une fois, un peu plus tard!»
 
Micheal StokeLes problèmes n’ont pas cessé depuis. En janvier dernier, Stokes a vu plusieurs autres de ses photos bannies. Son compte a même été fermé pendant 24 heures, après qu’il ait publié une photo de deux hommes entièrement habillés en train de s’embrasser. Lorsqu’il a retrouvé l’accès à son compte, il a publié une nouvelle photo de deux hommes portant des uniformes de police en train de s’embrasser, avec ce message : 
 
« Plusieurs personnes croient que la censure de la figure masculine sur Facebook est une attaque directe à la communauté gaie, mais je crois qu’il s’agit également d’une problématique féministe. Les censeurs de Facebook travaillent souvent à l’étranger, ils sont mal payés et des hommes la plupart du temps. Je vous encourage d’ailleurs à lire l’article de Gawker sur la censure de Facebook. Je crois que les censeurs de Facebook ne veulent pas que la figure masculine soit objectivée. Ceci est réservé aux figures féminines, lesquelles permettent aux hommes d’être voyeurs. […] ». Il a ensuite été banni pendant 30 jours de Facebook.