Les Mignons : l'amour c'est la guerre - fiction

Impression de déjà-couché

Frédéric Tremblay
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Frederick Tremblay
Photo prise par © Robert Laliberté

Valentin sent d’un coup la fatigue le rattraper. Il réalise seulement maintenant qu’il n’est pas sorti avec ses amis depuis quelques mois.

À force de passer ses journées avec des personnages âgées, il se dit que c’est probablement normal que son corps s’adapte et que son énergie descende au niveau de la leur – avec encore moins d’heures de sommeil. N’empêche, il sait bien que le désir de charmer et d’être charmé, voire d’aimer et d’être aimé, fera surface en même temps que le retour de la chaleur; la pression s’exerce déjà en lui. Pendant le trajet de vélo qui le ramène chez lui, il échafaude déjà des plans. Il se prépare un cocktail de vodka-jus d’orange qu’il emporte avec lui dans une bouteille d’eau et boit en route vers 
le club. Il a écrit à quelques amis dont 
certains sortent aussi, et il les retrouve 
au moment où l’effet de tout cet alcool 
ingurgité en dix minutes le frappe d’un seul coup, donc assez puissamment.
 
Il danse, rit et s’amuse, bref il s’évade des responsabilités du travail qui gardent son esprit dans un étau quatre-vingts heures par semaine, et qui ne l’abandonnent même pas tout à fait quand il est à l’extérieur de la clinique. Ses yeux finissent par tomber sur un homme qu’il trouve particulièrement de son goût. Il a même une impression de déjà-vu. Il l’a sûrement déjà croisé en marchant dans le Village, se dit-il. L’autre le remarque aussi et lui sourit, mais avec un air timide, comme hésitant. Valentin songe à quel point les gênés sont des proies faciles, et combien il est facile de les impressionner pour un extraverti comme lui. Il fait signe à ses amis qu’il reviendra 
bientôt et se dirige d’un pas sûr vers son coup de cœur visuel. Il l’aborde en le prenant par la taille : « Salut mon beau! Comment tu t’appelles? » Le gars lâche un rire sec. 
«Tu ne t’en souviens pas?» «On se connaît?» «Vaguement. On a couché ensemble il y a quelques mois.» Toute la confiance arrogante de Valentin s’effrite d’un seul coup. Il bégaye presque en répondant : «Je suis sincèrement désolé! Je… je devais avoir trop bu ce soir-là! Je suis sûr que la baise a été très bonne, mais j’ai l’amnésie alcoolique facile… 
Tu ne m’en veux pas trop?» « Je ne t’en veux pas, mais je ne suis pas intéressé à remettre ça. » Valentit dit avec une 
grimace : «Putain, j’étais un si mauvais coup? » L’autre le fusille du regard, et il s’éloigne la tête basse. Il ne raconte pas sa déconfiture à ses amis, mais ne s’essaie avec personne d’autre de la soirée.
 
Le lendemain, il profite de son congé pour se demander – la première fois depuis longtemps – ce qu’il pourrait bien faire. Ses pensées retournent sur la rue Plessis, où il est rapidement passé à vélo la veille, plus précisément dans l’appartement de la vieille Louise. Il se dit qu’il s’ennuie d’elle, et qu’elle aussi sera enchantée de recevoir sa visite. Après avoir bu beaucoup d’eau et pris un comprimé en espérant faire passer le mal de tête de lendemain de veille, il se dirige vers chez elle. Elle lui ouvre avec un cri de joie. «Toi, toi! Ça fait un bout!» «Et toi, toi! Jamais rien de mieux à faire que d’être ici?» «Mon p’tit ch’napan! Allez, viens parler à grand-maman. Tu dois avoir honte vrai, pour avoir besoin de me raconter tes histoires! » Il est secoué de son intelligence. « Qu’est-ce qui te fait dire ça? » « Y’a bin juste pour s’alléger la conscience que les jeunes se confient aux vieux! On a les épaules bin plus fortes que vous autres, pis vous le savez tellement, à part de ça! » Il éclate d’un rire sincère et lui concède son point.
 
Il lui parle de sa soirée d’hier et de la déconfiture par laquelle elle s’est terminée. « Finalement, c’était plus une impression de déjà-couché… Je suis terrible! » Louise lui flatte l’épaule d’un geste plus comique qu’empathique. « Mais non, mon petit! Inquiète-toi pas avec ça! C’est normal, vu votre nombre d’aventures de couchette, de pas pouvoir vous rappeler de tout le monde! Et ça va être de pire en pire avec le temps. » «C’est rassurant!» «Vaut mieux en rire qu’en pleurer. Et puis, ça fait partie des dangers de la baise en état d’ivresse. Ça tue pas comme la conduite, mais en tout cas, ça aide pas à laisser vivre les souvenirs! » « Le pire, c’est que ça veut dire qu’il s’est enfui pendant la nuit. » « Ou que toi tu t’es enfui de chez lui. Ce serait ton genre, de reprendre ton vélo pour retourner chez toi après le sexe! »
 
Ils changent de sujet et discutent de choses et d’autres. Elle le met au courant des potins des autres mignons, dont il se délecte. Puis il la remercie de ses conseils et la quitte, prétextant qu’il a des courses à faire. Il va plutôt marcher sur Sainte-Catherine, errant plus que se dirigeant quelque part. Avec la rue piétonnière et les activités semées à toutes les intersections, beaucoup de gens se promènent nonchalamment. Il épie les gens qu’il croise et il se demande avec lesquels il a déjà couché. Il sait qu’il en devient paranoïaque et que ses blancs ne sont sûrement pas si nombreux, mais il ne peut s’empêcher de s’en vouloir. Lui qui pensait avoir un esprit à toute épreuve… Il finit par retourner chez lui assez indifférent. Pourquoi en rester troublé? Louise doit avoir raison. C’est normal, quand on bouge autant, d’oublier quelques-uns de ses mouvements. Très normal – et même assez divertissant, tout compte fait.