Mado est au Boutte

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Mado Lamotte
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Mado lamotte

Depuis bientôt 10 ans, il est possible de magasiner jusqu’à 21h les soirs de semaine dans certains centres commerciaux du Québec, au grand dam de certains et au bonheur des autres. Je me rappelle, qu’à l’époque, cette décision avait provoqué bien des débats. Dans le coin gauche, les commerçants qui étaient contre, sachant très bien par expérience que personne ne magasine à 20h un mardi soir d’hiver alors que la province au complet a les yeux rivés sur la sacrosainte télévision et dans le coin droit, on retrouvait les consommateurs qui étaient pour la bonne idée sans pour autant promettre de profiter de l’extension des heures d’ouvertures. Et voilà tu pas qu’on relance le débat, en fait on relance rien du tout, on met les commerçants et les consommateurs devant un fait accompli.


Dorénavant il sera possible de magasiner 24 heures par jour dans tous les commerces qui le désirent, du grand centre-ville de Montréal, du Vieux-Montréal, du Quartier Chinois et du Village compris. J’ai entendu toutes sortes de commentaires plus ou moins éclairés sur le sujet et, personnellement, je ne pourrais pas plus m’en contrefoutre, parce que moi, quand je magasine, je fais ça le jour quand la majorité du monde travaille. Mais le ministre responsa-ble du projet insiste sur la rentabilité du projet et je cite : «Ce prolongement des heures d'ouverture permettra aux commerçants de parti-ciper encore davantage à l'animation urbaine et de profiter pleinement d'un achalandage exceptionnel de touristes, de congressistes et de festivaliers». 
 
Ben oui, y’en a tellement des touristes au mois novembre à Montréal ! Pis c’est quoi le rapport avec l’animation urbaine ? Y s’imaginent tu que les vendeurs dans les boutiques vont se mettre à nous servir en dansant au son de Virgin Radio un samedi soir après minuit? Pis c’est évident que les congressistes auront tous le goût de s’acheter une montre en or chez Birks en pleine nuit alors qu’ils doivent se lever à 6h du matin pour assister à leur congrès. 
 
Même si on nous promet des retombées positives pour l’économie, je ne suis pas certaine que ça soit la meilleure des idées du monde, car je ne vois pas très bien l’utilité de magasiner pour une sacoche ou une batterie de cuisine un mercredi soir à 3 h du matin. À une époque où de plus en plus de consommateurs font leurs emplettes sur Internet, je ne vois pas comment il pourra être rentable à long terme pour un commerçant d’écouler sa scrap tard la nuit ou jusqu’à ce que mort de ses vendeurs s’en suive. Comprenez-moi bien, je ne suis pas contre l’extension des heures d’ouverture des magasins, car, ça peut être bien pratique pour une p’tite madame qui travaille jusqu’à 19h d’avoir la possibilité de s’acheter une robe de soirée chez La Baie pour un souper chic de dernière minute (qu’elle retournera le lendemain prétextant que ça ne va pas du tout avec le reste de sa garde-robe ) ou pour un touriste qui pourra faire le plein de petites poupées amérindiennes gossées dans le savon avant de sauter dans son taxi pour l’aéroport, mais est-ce vraiment pertinent d’ouvrir 24 heures des magasins dans une ville où la majorité des jeunes (la clientèle visée) ont pas une crisse de cenne et rentrent sagement chez eux avec le dernier métro même un soir de fin de semaine? 
 
Et j’ose à peine imaginer tous ces soulons qui, pour passer le temps après la fermeture des bars ou pour dégriser avant de prendre la voiture de papa pour rentrer à Laval, iront foutre le bordel dans les commerces ouverts 24 heures (parlez-en à ceux qui travaillent chez Tim Hortons ou dans un A&W) au grand désespoir des courageux vendeurs qui auront accepter de travailler à des heures aussi indues! 
 
Je comprends qu’on veuille profiter au maximum de la fièvre de la surconsommation qui habite l’homo sapiens moyen, mais en connaissez-vous ben du monde qui se meure d’aller magasiner un dimanche matin alors que le soleil se lève? Beaucoup de Québécois rêvent d’une société copiée sur le modèle américain où des marchés d’alimentation sont ouverts pendant 24 heures et d’autres magasins jusqu’à minuit à longueur d’année, mais pour avoir vécu un an à San Francisco, je peux vous dire qu’y’a vraiment rien d’excitant à magasiner en pleine nuit dans une épicerie éclairée aux gros néons (à éviter si vous êtes sur l’acide!) ou dans une boutique où l’air bête du vendeur te fait sentir clairement que c’est à cause de toi qu’il est en train de manquer de précieux moments de sa vie et que si t’étais resté chez vous à dormir ou à te divertir autrement plutôt que de venir t’acheter des bobettes à 2 h du matin, y’aurait pas à se taper des 15 h par jour deboutte dans une boutique de caleçons pour satisfaire un bozo qui pense juste à son bien-être personnel sans égard pour la misère d’un employé non syndiqué exploité par un patron qui pense juste à faire la piastre, même si après 18 h son profit se comptera généralement en rouleaux de 25 cennes! 
 
Comment voulez-vous que le petit commerce de quartier s’en sorte après ça? Parce qu’on s’entend que les quartiers visés par les heures d’ouverture prolongée ne sont pas des quartiers à forte densité de population où on trouve la plupart des petites boutiques spécialisées qui font la richesse culturelle d’un quartier. Ce qui veut dire que quand un bobo du Plateau sera en manque de chandelles au patchouli pour faire son yoga tantrique à minuit avec sa blonde sur son tapis marocain, ben au lieu d’attendre que la petite boutique de trésors du Moyen-Orient située juste en bas de chez eux ouvre à 11 h le lendemain matin, il sautera dans son char pour aller s’en procurer quelque part au Centre-Ville. En fait, ceux qui risquent d’être gagnants par ce prolongement des heures d’ouverture ce sont les stations d’essence. Parce que les 450 aussi vont vouloir magasiner toute la nuit. Pis ça m’étonnerait ben gros qu’ils viennent magasiner à pied ou à vélo! Bon je sais, comme toujours, j’exagère et je mets ça pire que ça l’est, parce qu’on 
s’entend que la nouvelle loi dit qu’il est permis d’ouvrir 24 heures et non, qu’il est obligé. 
 
Tant qu’à y être, au lieu d’ouvrir juste les magasins 24 h à longueur d’année, pourquoi vous ouvrez pas les bibliothèques, les parcs, les arénas, les musées, les cinémas et les salles de Bingo toute la nuit? Ça permettrait  à ceux qui travaillent la nuit et qui dorment le jour de se changer les idées après 18 h, autrement qu’assis en face de leur téléviseur, de leur ordinateur ou à errer comme des morts-vivants dans un centre d’achats! 
 
J’aimerais ça moi après mon travail à 4 h du matin aller voir une pièce de théâtre, faire un tour de manège, aller jouer au bowling, faire du pédalo, jouer au mini-putt, suivre un cours de macramé ou assister à une compétition de danse sociale! Ben non, pour participer à « l’animation urbaine » comme dirait l’autre minis-tre, tout ce qu’on m’offre pour me divertir la nuit en dehors de chez nous, c’est de magasiner. Hey, méchante belle activité urbaine ça ! 
 
Ça va être quoi la suite? Les bars ouverts 24 heures (très mauvaise idée), les SAQ ouvertes 24 heures (une bien meilleure idée), le métro ouvert 24 h (ça, ce serait une vraie bonne idée), les piscines ouvertes 24 h en été (bye bye canicule), les saunas ouverts 24 h (oups, ça c’est déjà fait) et les IKEA ouverts 24 h (parce qu’on a tous le goût de manger une pelotée de boulettes suédoises à 3 h du matin quand on est complètement torché). J’me demande bien sur quelles statistiques ils se basent pour prétendre que ça va être bon pour l’économie d’ouvrir les magasins 24 h. On s’en reparlera au mois de février en pleine tempête de neige à moins 30! 
 
J’vous dis qu’on est loin de l’époque où on passait nos dimanches en famille ou avec les amis à faire toutes sortes d’activités sociales parce que tout était fermé le dimanche. Consommez c’est peut-être ben bon pour l’économie, mais c’est pas ça qui va former nos prochains génies. Au rythme où ça va, il faudra créer un cours de technique de magasinage 101 au CÉGEP pour s’adapter à notre société de surconsommation. 
 
Traitez-moi de «démodée» tant que vous voulez, mais moi j’aime encore mieux passer mes soirées à lire, à jouer aux cartes, à faire des mots croisés, à flatter mes chats, à boire du bon vin avec ma sœur Nicole ou à déambuler dans les corridors d’un sauna que de m’emmerder toute seule dans un centre d’achats un lundi soir frette de novembre.