Il y a 25 ans...

Se souvenir de Sex Garage

Yves Lafontaine , André-Constantin Passiour
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sex garage
Photo prise par © Linda Dawn Hammond / IndyFoto.com 15 juillet 1990

Dans la nuit du 14 au 15 juillet 1990, 400 gais, lesbiennes, drags, etc. étaient présents lors d’une descente policière au party Sex Garage organisé par Nicolas Jenkins. Ce qui a frappé, ici,  et c’est le cas de le dire, ce n’est pas le raid policier en lui-même – car les gais à l’époque étaient habitués aux rafles de l’escouade de la «moralité» – , mais plutôt la brutalité dont ont fait preuves les constables ce soir-là envers les fêtards et lors des manifestations subséquentes. 

À coups de pieds, de matraques, les invités du party furent malmenés par les agents qui s’en sont donnés à cœur joie… Gars, filles, drags, tout le monde y est passé sans distinction. Puelo Gregory Deir, le cofondateur de la défunte organisation Divers/Cité, fut l’un des acteurs majeurs des événements qui ont suivi… Pour nous, il revient sur les événements.
 
SexGarage était le nom donné à une série de partys privés organisés dans l’immense loft d’un édifice industriel du centre-ville (sur de la Gauchetière, à quelques portes de l’ancien sauna 456) par l’extraordinaire hôte que fut Nicholas Jenkins. L’atmosphère des partys était à la fête, mais comme Jenkins était le seul résidant de l’édifice — le reste étant loué comme ateliers ou servait d’entreposage — personne n’était vraiment dérangé par le party et les fêtards.
 
Pourtant, le bruit fut le prétexte qu’a utilisé un groupe de policiers de la Communauté urbaine de Montréal qui décidèrent le 14 juillet 1990 d’y faire un raid, après avoir enlevé leur insigne. 
 
Un habitué des party Sex Garage (nom tiré d’un film porno gai des années 1970), Puelo Gregory Deir est présent à cette fatidique soirée. L’ambiance est joyeuse et sexy, il y a des performances de toutes sortes. La musique house hurle à travers le système de son dans cet édifice presque à l’abandon de l’extrême ouest du Vieux-Montréal. 
 
«Tout va très bien et tout le monde s’amuse, l’atmosphère est délirante. Mon chum et moi rencontrons un autre gars et nous décidons de finir la soirée à notre appartement. Le reste, tu peux t’imaginer ce qu’on a fait à trois… Un peu plus tard dans la nuit, je reçois un coup de téléphone, on me dit qu’il y a eu une descente et que des gens ont été battus. Je suis en état de choc. À l’époque il n’y a pas d’Internet, ni de réseaux sociaux, mais nous faisons la chaîne téléphonique et j’appelle d’autres personnes. Sans trop réfléchir, nous décidons d’organiser une manifestation devant le poste de police  principal du centre-ville [le poste 25 à l’époque, qui était situé à l’angle de la rue Saint-Mathieu et du boulevard De Maisonneuve]. Nous n’en revenons pas de la violence avec laquelle les policiers ont agi durant la nuit. Il y avait eu des descentes ailleurs, mais pas comme celle-ci. Ce qui venait de se produire était sans précédent. C’était vraiment la version montréalaise de Stonewall [à New York, en 1969]. De là, les choses déboulent dans un continuum de réunions, de rencontres, de manifestations et d’autres activités…», se remémore Puelo Gregory Deir.
 
«Personne n’avait de rôle spécifique, spontanément, les gens ont commencé à organiser des évènements et des réunions pour aider ceux qui ont été arrêtés et sont devenus ainsi, par la force des choses, des leaders de la communauté», se rappelle-t-il. 
 
Ainsi, le lendemain, le 15 juillet, soit à peine quelques heures plus tard, plusieurs dizaines de gais et de lesbiennes se rassemblaient dans le Village en demandant une enquête publique sur la brutalité policière.  «Il y avait là Madame Simone, Mado et bien d’autres, poursuit-il. David Shannon [alors animateur à la radio CKUT de Concordia] était là avec un mégaphone et haranguait la foule. C’était excitant, nous étions tous en colère, mais l’ambiance était encore un peu bon enfant.»  Les gens vont quitter quelque temps plus tard alors qu’on leur promet une rencontre avec le chef de police au poste 25.
 
Le 16 juillet en après-midi, plusieurs centaines de personnes se présentent au poste de police du centre-ville pour un kiss-in pacifique. Ils sont tous assis par terre. L’atmosphère devient beaucoup plus tendue lorsque des rangées de policiers se présentent devant les manifestants gantés de caoutchouc, matraques bien en évidence. 
 
«Ce qui s’est passé par la suite c’est de la pure répression policière, évoque Puelo Gregory Deir. Nous avons été séparés et trainés par les pieds, par les bras, par les cheveux… Je me suis enlacé à la fille à côté de moi, mais on m’a frappé, mes lunettes sont tombées, le policier a fait exprès de les écraser avec ses bottes et j’ai reçu des coups de matraques dans la poitrine. Certains ont été emmenés à l’intérieur du poste, d’autres essayaient de s’échapper, d’autres encore ont réussi à se rendre jusque dans le Village pour raconter se qui se passait au centre-ville. Les jeunes gais qui militaient dans Act Up à l’époque ou qui étudiaient en communications à Concordia avaient des contacts dans les médias et les avaient incités à être à la manifestation. CBC, CTV, Radio-Canada et les autres étaient sur place et filmaient toute cette brutalité policière. Il ne faut pas oublier que, en même temps, se déroulait la «crise d’Oka» [entre les Mohawks et la Sureté du Québec]. Plus que jamais on scrutait les agissements des policiers. Cet été était extrêmement chaud dans tous les sens du mot. La tension était palpable.»
 
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Évidemment, il n’y a jamais eu de rencontre avec le chef de police Alain St-Germain. Quelques jours plus tard, on effectuait une marche qui partait de l’hôtel de ville, sur la rue Notre-Dame, jusqu’au parc Lafontaine. «Parce que j’avais organisé le Gala des Guilda, au mois de mars au Lézard, au profit d’associations VIH/sida, on m’a demandé de faire un spectacle après la marche. À la hâte, j’ai rassemblé des gens autour de moi, dont mon compère Spikey, et nous avons monté le spectacle avec un groupe underground du nom de Boot Sauce et La La La Human Steps. Il y a eu aussi d’autres formations musicales majoritairement féminines. Mais c’était quelque chose d’extraordinaire que de voir des artistes qui, comme Louise Lecavalier, appuyaient la cause. Il faut se remémorer qu’à l’époque, encore une fois, ce n’était pas si bien vu que cela que de se montrer favorable à une telle cause, c’était plutôt tabou et les agents demandaient même aux artistes de ne pas y participer. Mais ceux-ci y croyaient et ont défié leurs propres agents… Finalement, tout s’est bien déroulé et on a continué à jouer pendant des heures. On a réussi à ramasser plusieurs milliers de dollars en fin de compte, cette journée-là pour défendre les victimes des arrestations.»
 
«Cela m’a marqué et a changé ma vie. J’étais un fugueur depuis mon jeune âge, j’avais arrêté mes études. Je vivais dans une relation dysfonctionnelle avec un revendeur de drogues. Tout cela m’a fait réfléchir sur un tas de choses, sur la communauté, sur les droits LGBT et m’a conscientisé sur l’action communautaire. Je suis donc retourné aux études, je me suis impliqué dans la communauté et j’ai organisé des activités. Éventuellement, cela m’a mené à cofonder Divers/Cité avec Suzanne Girard. Je crois que Sex Garage a traumatisé bien des gens, les a complètement changés, transformés et les a menés à être des gens meilleurs et engagés», pense Puelo Gregory Deir.
 
Fierté Montréal commémorera cet été les 25 ans de Sexgarage, descente policière devenue l’une des pierres angulaires du mouvement LGBT montréalais. L’événement sera souligné en présence de Linda Dawn Hammond, photographe et invitée d’honneur de l’édition 2015 du festival. Mme Hammond exposera pour une rare fois les photos prises sur la rue De la Gauchetière en juillet 1990. . «Je suis très heureux que quelque chose soit organisé par Fierté Montréal pour souligner ce 25e anniversaire de Sex Garage et tout ce qui s’en est suivi et qui a marqué l’histoire de la communauté LGBT de Montréal et du Québec», de conclure M. Deir. «Nous avons le devoir de nous souvenir.» 
 
Sexgarage est sans contredit un événement phare du militantisme LGBT de la Métropole. Il a, entre autres, contribué à la création de la Table de concertation des gaies et lesbiennes du grand Montréal, à la tenue des audiences de la Commission des droits de la personne du Québec, à la naissance des festivals Black & Blue en 1991 et Divers/Cité en 1993.
 
L’exposition extérieure sera présentée gratuitement du 12 au 16 août et plongera le public au cœur de cette sombre page de notre histoire. Les visiteurs pourront y voir les images prises à l’intérieur du loft durant la fête, de même que celles des attaques extérieures, captées par la caméra de Linda Dawn Hammond. Des clichés pris lors du  kiss in  pacifique — ayant également connu une fin violente —  clôtureront l’exposition. 
 
 
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