Géographie des sentiments

Dis-moi oui...

Julie Vaillancourt
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Brigitte Kernel

Auteure française prolifique ayant publié une vingtaine d’ouvrages depuis les années 80, Brigitte Kernel nous revient avec son plus récent roman, Dis-moi oui. Publié aux éditions Flammarion, l’ouvrage s’inscrit dans une suite logique, explorant des thématiques chères à l’auteure, tel l’amour entre femmes et l’amour du Québec. Une exploration de la «géographie des sentiments», pour citer l’auteure, où les protagonistes de Dis-moi oui voyagent de Paris, à Las Vegas, en passant par Montréal.

Dis-moi ouiDu processus d’écriture, jusqu’aux corrections finales, Dis-moi oui représente deux ans de travail pour Brigitte Kernel. Qu’en est-il une fois «l’accouchement» terminé, comment l’auteure perçoit-elle son bébé? «Je ne peux jamais relire mon livre, j’y vois plein de défauts! Ensuite, il se passe 4-5 mois, puis je repars dans l’écriture d’un nouveau livre. C’est une passion, c’est vital!», explique d’emblée Brigitte, sans cacher qu’il y a toujours une anxiété liée à la réception critique et publique d’un ouvrage, puisqu’«il n’y a aucune certitude», appuie l’auteure. Si certitude il y a, c’est que la structure du roman captive le lecteur, qui voyage via le regard de la narratrice, à travers ces portraits de femmes, divisés en actes. 
 
Le premier se situe à Paris, plongeant au cœur de la relation tumultueuse qu’entretient la narratrice – avec sa conjointe manipulatrice Marie – alors qu’elle accompagne son père vers la mort (À cause d’un baiser, 2012). Par la suite, la diégèse nous mène à Montréal, où la narratrice retrouve Léa, son grand amour, suite à la mort de son ex-copine Louise, tuée dans l’exercice de ses fonctions (Fais-moi oublier, 2007). Le troisième acte, se déplace à Las Vegas, proposant une résolution organique du triangle amoureux, avec notamment Jacky, la mère de la narratrice. Puis, la finale boucle le cercle sur Paris. 
 
«La structure n’était pas prévue au début de l’écriture», explique Brigitte, «mais je voulais que ça se passe dans ces trois villes. Après l’écriture de la première partie, j’ai compris comment j’allais construire le roman». D’ailleurs, la partie se déroulant à Montréal fut écrite lors du dernier passage de Brigitte dans la métropole, en 2012, explique celle qui n’a jamais caché son amour pour la Belle Province, ce qui transparait dans son écriture.Dans Dis-moi oui, la relation qu’entretient la narratrice avec Marie, est teintée du caractère mythomane et manipulateur de cette dernière. «Pour un romancier, c’est un très beau sujet, qui amène au suspense. Des gens comme Marie ça existe. J’ai une amie qui a vécu quelque chose de difficile avec un mec», explique celle qui a transposé la relation entre deux femmes. L’auteure traduit l’intensité de cette relation amour/haine entre femmes, une violence qui rarement abordée dans la fiction (films/romans) au profit des personnages lesbiens sulfureux, ou de la relation amicale non menaçante: «J’en ai marre de la vision carte postale de la relation entre deux femmes, je voulais sortir 
de ce schéma. Bien sûr, ça peut être beau et tendre, ce qu’on souhaite à tout le monde, mais comme dans tous les couples, l’amour entre femmes peut être violent, méchant, manipulatoire. Je n’aimerais pas me retrouver en face d’une personne comme Marie! Il n’est pas rare de voir des gens qui nous font penser à nos personnages… En revanche, même si on ne peut pas aimer tous nos personnages, je trouve que c’est très romanesque.» 
 
Au fil du roman, le Chanteur, l’Écrivaine et Madame A sont introduits, sans jamais être nommés (au même titre que la narratrice). Un anonymat qui favorise les archétypes, explique l’auteure : «Ça rend aussi le tout plus crédible. Chacun peut imaginer un écrivain, une chanteuse, une Madame A, s’y glisser ou glisser ses souvenirs». 
 
Ancré dans l’époque contemporaine, Dis-moi oui présente l’amour entre femmes, avec des références sociales liées àl’homosexualité (mariage pour tous en France, homophobie de Madame A), notions d’actualité auxquelles l’auteure désirait faire référence : «J’avais envie d’en parler. Pour moi, un livre doit gratter là où ça fait mal, sinon c’est une histoire pour une histoire. Un livre entre dans les maisons, t’accompagne sur ton oreiller le soir, passe le week-end avec toi et infuse des idées. C’est important de parler de l’homophobie. Madame A est homophobe. Sa fille est morte, mais elle ne supporte toujours pas qu’elle soit homosexuelle. Ce qui devrait lui être insupportable est que sa fille soit morte! J’ai poussé le truc à l’extrême, j’avais envie que ce soit très violent. Pour montrer que l’homophobie qu’on subit peut être très violente». D’ailleurs, la diégèse se situe avant l’adoption du mariage pour tous en France, «même si les choses vont mieux, des générations de gais resteront marquées par ces événements violents. Ces gens qui s’attachaient devant l’assemblée et qui brandissaient leurs enfants en disant que c’était ça la famille…», explique Brigitte, enchainant sur d’autres histoires d’horreur. 
 
Dis-moi oui propose ainsi une trame narrative romancée sur l’amour entre femmes, ancré dans un contexte social bien précis. Une histoire universelle, celle d’êtres qui s’aiment et se déchirent, ce qui touche les lecteurs, peu importe leur orientation, appuie Brigitte. D’ailleurs, Fais-moi oublier, À cause d’un baiser et Dis-moi oui, proposent une variation sur le thème du triangle amoureux, et peuvent se lire séparément, ou comme une suite en trois volets. Si Dis-moi oui semble se présenter comme la conclusion d’une trilogie, ce n’était pas intentionnel de la part de l’auteure. Suite à la parution, en 2007, de Fais-moi oublier  Brigitte reçoit des témoignages de lecteurs qui demandent une suite… Naitrons ainsi À cause d’un baiser et Dis-moi oui. «C’est vraiment grâce à la demande des lectrices que les autres livres ont vu le jour. Je ne sais pas s’il y en aura un 4e… Pour l’instant, je dois me reposer de ces personnages. J’écris présentement un autre roman, dont je ne peux dévoiler l’intrigue…» 
 
Entre les lignes, je comprends que l’accouchement est prévu pour janvier 2016 aux éditions Flammarion! 
 
Dis-moi oui est publié aux Éditions Flammarion, 2015, 322 pages.