Par ici ma sortie — nous et la société

Fierté et solidarité

Denis-Daniel Boullé
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Denis Daniel Boule
Il me vient parfois à penser que si tous les anti-LGBT se donnaient la peine d'aller passer quelques heures dans le Village, lors de la journée communautaire, s'ils faisaient un simple petit effort de rencontrer des gais, des lesbiennes, des transgenres et leurs alliés, ils chan-geraient d'avis. Bien sûr, ils n'en repartiraient pas convaincus de changer leur point de vue, mais peut-être que leurs convictions seraient ébranlées. Qu'au-delà de leurs convictions religieuses, morales ou idéologiques, ils se ren-draient compte que nous ne sommes pas si différents comme être humains qu'eux autres. Si au moins un doute pouvait s'installer, s'ils pouvaient se dire : ce n'est pas ce que nous croyions.    
Mais malheureusement, le doute. Ils n'en veulent pas. Ils préfèrent de loin les certitudes, celles qui rassurent, qui expliquent le monde et auxquelles ils s'accrochent pour que le doute ne s'installe pas. C'est le cas de la plupart des religions et des idéologies totalitaires. Dieu, ou le dictateur, ou le leader charismatique a toujours raison. Et c'est d'ailleurs pour cela que l'éducation a longtemps été réservée à des élites, à des castes, à ceux qui ne remettraient pas en doute le dogme en vigueur et surtout qui pourraient aussi le reproduire. 
 
Les anti-LGBT s'appuient donc sur des certitudes qui se fondent sur un état immuable de la nature, l'homme et la femme complémentaires naturellement pour la reproduction de l'espèce, ou encore Dieu qui aurait créé l'homme et la femme à son image et dont il ne faudrait pas contrecarrer les plans censés nous apporter le bonheur. 
 
Pendant longtemps, ceux et celles qui se livraient à des actes homosexuels ou qui trahissaient leur genre en adoptant les comportements et les habits de l'autre sexe étaient vus comme des criminels, ou encore des sorcières pour les lesbiennes, et on les bannissait de différentes manières de la sphère. Ce n'étaient que des individus isolés, quelquefois des petits groupes, somme toute marginaux. Ils ne menaçaient pas l'ordre établi, les normes sexuelles et de genre en vigueur, ils ne venaient pas ébranler les fondations morales de la société. 
 
Avec les premiers mouvements politiques LGBT, cet ordre bien établi a commencé à trembler. D'autant que les femmes, depuis la fin du XIXe siècle questionnaient cet ordre établi et même le contestaient. Il y a tout juste cinquante ans que les femmes au Québec ont acquis la liberté d'exercer la profession de leur choix. Cinquante ans, une poussière à l'échelle de l'histoire de l'humanité. Les mouvements de reconnaissance des LGBT sont indissociables des mouvements féministes de la seconde moitié du vingtième siècle. 
 
Le gai, la lesbienne ou la personne trans, n'allaient plus être perçus comme des individus isolés, pervers, criminels ou pêcheurs, mais comme appartenant à une entité plus grande, un groupe social particulier qui non seulement demandait à ne plus être persécuté ou criminalisé, mais exigeait une reconnaissance juridique et sociale. Il n'en fallait pas plus pour que les anti-LGBT voient derrière cette immense sortie collective arc-en-ciel des explications qui dépassent de très loin les simples droits humains. 
 
La théorie du complot
Il y aurait, selon eux, un plan machiavé-lique que suivrait consciencieusementle lobby LGBT, un programme, le LGBTisme, en vue de détruire l'humanité. Et d'inscrire cette mouvance dans un complot plus large qui rejoint à travers les siècles, celui des sionistes et des franc- maçons, aux ordres de Lucifer et des forces sataniques, dont les LGBT seraient au mieux les complices, au pire les instruments. Et quant à mélanger religion et économie, ce complot aurait imposé le libéralisme et la mondialisation. Et l'arrêt de la Cour suprême des États-Unis légali-sant le mariage gai en serait une preuve supplémentaire éclatante. 
 
Quand je me lève le matin, prend mon café et ma première cigarette, que je vais promener ma chienne en disant bonjour à des voisins, il va falloir que je me souvien-ne que je suis un agent du mal qui, avec mes frères et sœurs LGBT, ne pense qu'à détruire la civilisation. C'est risible surtout vu du Québec où les anti-LGBT sont particulièrement silencieux et invisibles. Mais ce n'est pas le cas chez nos voisins du sud, ni de l'autre côté de l'Atlantique où les mouvements d'extrême-droite et religieux, souvent les mêmes, tiennent sur leurs sites des propos semblables qui trouvent écho dans la population. Rappelons simplement la Manif pour tous en France, d'autres grands rassemblements en Italie et en Espagne pour s'opposer au mariage entre personnes de même sexe, sans oublier les attaques contre les Gay Prides qui tentent d'avoir lieu dans les pays de l'ex-Union Soviétique. Et si l'on s'éloigne encore, c'est pire. Les anti-LGBT ont pignon sur rue, s'expriment souvent dans les grands médias, et on ne compte plus par exemple les déclarations de cardinaux catholiques ou de pasteurs évangélistes vociférant leur haine des minorités sexuelles. 
 
Le Québec et par extension le Canada sont des havres de paix pour les LGBT. Nous le savons, nous l'apprécions tous les jours, même si il y a encore du travail à faire et que de nombreux organismes y pourvoient. Nous comptons aussi sur nos alliés qui sont de plus en plus nombreux. Mais nous devons nous rappeler qu'en dehors de nos frontières, le climat est beaucoup plus changeant, et peut-être même parfois dangereux. Les deux organisateurs de Fierté Montréal le savent, eux qui ontparticipé à la Gai Pride de Kiev. 
 
Lors de la grande fête de Fierté Montréal, savourons nos victoires et soyons solidai-res une fois de plus avec tous ceux et toutes celles qui se battent pour avoir simplement le droit d'exister sans peur. Fierté Montréal prend alors tout son sens: rappeler notre solidarité ici comme ailleurs.