fiction

Jamais deux sans dix

Frédéric Tremblay
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Frederic Tremblay

Louise agite son tapis par-dessus la rampe de son balcon de la rue Plessis d’une main distraite, jetant un coup d’oeil prononcé du côté de Sainte-Cathe-rine. Il est évident qu’elle pense à bien autre chose qu’au ménage. Jean-Benoît sort de leur appartement et s’installe à côté d’elle, une bière à la main.    

« Tu regardes la tour de Radio-Can pour voir si elle va s’écrouler? » « P’tit comique, hein! Je me rince l’oeil, qu’est-ce que tu penses! » « T’es pas un peu vieille pour ça? » « Y’a pas d’âge pour regarder le menu... même si on sait que la bouffe voudra jamais de nous. » « Haha! Pauvre femme! » « Je te le dis, voir, ça me suffit. Mais toi, par exemple! Toi, tu peux te jeter dans le buffet et  manger tout ce que tu veux! Les plus beaux gars de partout dans le monde à portée de queue... » « On se calme, mémé. C’est pas parce que c’est l’été que Montréal devient un gros bordel. Et puis, les vacances, ça sert pas juste à ça! Est-ce qu’on peut se détendre un peu entre deux baises? » «Oui, tant que c’est juste pour reprendre des forces pour celle d’après! s’esclaffe Louise. Tu te crois vraiment, là? Voyons donc! Vous l’avez tellement facile, vous, les gais. Tous les gars sont directs et aiment le sexe. Profitez-en donc, au lieu de vous enfarger dans les fleurs du lit! Tu prévois pas t’amuser un peu pendant la Fierté? » « C’est sûr que oui! Mais de là à me gaver... Disons deux gars maximum.» « En même temps, j’espère? » Jean-Benoît lève les yeux au ciel. Louise retourne à son espionnage.
 
La discussion entre colocataires continue de trotter dans la tête de Jean-Benoît. Alors que le mélange se fait très fluidement la plupart du temps, surtout pour la jeune génération de professionnels dont il fait partie, il se met à s’interroger sur la différence entre les hétérosexuels et les homosexuels. Exagère-t-on l’intérêt pour le sexe des seconds? Ou bien c’est qu’on sous-estime la productivité des premiers? Il interroge, il regarde, il analyse. Difficile de tirer des conclusions. Y a-t-il des études sur le sujet? Il croit en avoir lu une qui démontrait que les gais avaient en moyenne un nombre beaucoup plus élevé de partenaires sexuels. Mais encore... Il ne sait pas pourquoi cette question le perturbe autant. Il a passé l’âge pour se faire croire à sa propre chasteté. Pourquoi se faire tant de souci encore maintenant?
 
Les festivités de la Fierté commencent donc. Il s’y rend avec des amis, mais il finit par rencontrer suffisamment de gens pour pouvoir vagabonder d’un groupe à l’autre, parler à tout le monde et séduire tout le monde. Il prend des photos en se promettant de les montrer à Louise. Il n’est pas surpris quand il se rend compte qu’elle n’a pas attendu son invitation pour se rendre aux Jardins Gamelin et se faire son chemin dans la foule. Un grand cercle l’entoure déjà : elle a réussi à charmer plus de gars que lui, réalise-t-il avec un sourire. Elle joue l’entremetteuse et le présente à sa troupe, en insistant sur deux d’entre eux en parti-culier avec de forts clins d’oeil. Jean-Benoît comprend le message et ne le désapprouve pas. Ce sont en effet les plus beaux qu’il a croisés de la soirée : bien habillés, bien musclés, bien bronzés, un de Grande-Bretagne et l’autre de Nouvelle-Zélande. Leurs accents anglais achèvent de le charmer. Il prend cons-cience du fait qu’ils lui retournent son intérêt et s’abandonne au jeu. Ils parlent, ils dansent, ils boivent, ils s’embrassent même un peu, deux par deux. La soirée est bien avancée et Jean-Benoît prend l’initiative de les inviter chez lui. Il n’aperçoit pas Louise et se dit qu’elle ne risque pas de les déranger.
 
Ils se retrouvent aussitôt les trois dans le lit, se déshabillant avec fougue. Mais ils se sont à peine débarrassés de leurs vêtements que ces derniers réclament leur dû: un cellulaire se met à vibrer dans une poche. Au grand désarroi de Jean-Benoît, les deux beaux touristes se laissent distraire de ce qu’ils avaient commencé pour aller vérifier s’il s’agit du leur. « It’s mine! s’exclame le Britannique avec un sourire enthousiaste. Oh, I’m really sorry to ask... But my best friend is lost and I promised him that I wouldn’t let him alone in Montreal... Can I invite him over? » L’autre consulte ses messages et se rend compte qu’il en a reçu un similaire. Jean-Benoît tire la langue. « As long as they’re cute! » « Sure. And they’ll be totally willing to join us. » Le téléphone arabe fait son effet et les invitations se multiplient d’elles-mêmes; de sorte que ce ne sont pas deux amis qui arrivent à l’appartement, mais plutôt huit. Huit gars tous plus beaux les uns que les autres les retrouvent et les embrassent, d’abord l’hôte pour le remercier de les accueillir, ensuite les autres invités – certains qu’ils connaissent, d’autres qu’ils apprennent à connaître sur le tas. La chambre n’est pas assez grande pour fournir assez de marge de manoeuvre à tous ces corps enlacés. À un moment la porte d’entrée s’ouvre et un grand rire grinçant les fait tous se retourner. Jean-Benoît, la main à un endroit  et la bouche à un autre, panique en réalisant que Louise est de retour. Il baisse la tête, gêné. « Deux maximums, hein? » « Ils ont invité leurs amis, et j’ai perdu le contrôle... » « Je vois ça! Je vais te laisser continuer de le perdre. Tu me raconteras ça demain. » Elle laisse flotter son regard quelques longues secondes sur la scène, puis quitte avec un dernier éclat de rire. Au vu de la simplicité de cette réaction, Jean-Benoît l’apprécie plus que jamais. Puis il se laisse ramener au plaisir et oublie jusqu’à l’existence de sa vieille préférée.