Les Mignons — fiction

Esthétismes

Frédéric Tremblay
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 Frédéric Tremblay

Louise soupire d’un bonheur un brin nostalgique. Elle tourne une page du calendrier pour le faire passer au mois de septembre en se disant que cet autre été qui se termine a été plutôt... mouvementé. Elle ne s’habituera jamais à toutes les surprises que lui offrent ses jeunes amis. N’est-ce pas pour cette raison qu’elle les aime autant? Ils la rajeunissent de quarante ans, vraiment! Ce soir-là, les mignons, qui la prennent de court autant par leur désir de spontanéité que par leur constance dans la tradition, se trouvent à l’appartement pour l’habi-tuel souper de bilan saisonnier. Dès le surlendemain, ils reprendront le travail ou les cours – trop tôt à son goût. Après ce tourbillon d’événements, il faudrait replonger d’un coup dans la platitude!

La vieille reine se permet pour l’occasion des excès qu’elle n’avait plus commis depuis longtemps. D’abord dans le repas, dont elle prend trois portions, ne cessant de complimenter son cuisinier, Valentin, qui la divertit toujours autant. Ensuite dans les blagues grivoises, qu’elle accompagne de rires gras et sonores. Enfin dans l’alcool, qui coule à flots pour tout le monde, mais pour elle en particulier. Un moment, légèrement somnolente, elle pique du nez dans sa coupe de vin.  Jean-Benoît l’interpelle : « Qu’est-ce qui se passe? Tu demandes à ton reflet qui est la plus belle? » Louise bondit. « Chose certaine, ça sera sûrement pas moi! » Olivier attrape la réplique au vol : « Et ça te dérange tant que ça? Je veux dire, je ne dis pas que je suis d’accord, je te trouve mignonne pour ton âge... Mais tu arrêtes pas de t’en faire, avec le temps? Y’a pas un âge où on se fout de son apparence? »
 
« Je vois mal quel genre de sagesse on pourrait acquérir qui permettrait de ne plus se soucier du regard des autres », intervient Jonathan. « Évidemment, pour un acteur! », lui répond Sébastien avec un clin d’oeil. « Un artiste n’est que l’extrême du besoin d’être regardé que tout le monde connaît. À moins d’être sociopathe... » « Est-ce qu’il n’y a vraiment que ça dans la beauté? demande Sébastien. Je ne suis pas un expert de mythologie, mais je pense me rappeler que c’était justement le problème de Narcisse, qu’il appréciait trop sa propre beauté. Bon, j’ai plus souvent vu des Narcisse inversés, des gens qui se noyaient à force d’angoisser à propos de leur apparence, mais n’empêche. » « C’est encore pire pour les gais, se moque Louise en levant le nez. Parce que les hétéros sont pas tant censés se trouver désirables eux-mêmes, vu que ce sont les corps du sexe contraire qui les attirent. Mais vous, vous pouvez vous trouver attirants vous-mêmes, vous évaluer vous-mêmes, ou au contraire vous trouver laids. C’est une arme à double tranchant. »
 
« Double tranchant? J’aime l’idée, sourit Valentin. Arme pour et contre les autres, mais aussi parfois pour et contre soi-même. La beauté comme un piège ou comme un tremplin? Y a-t-il une religion plus dangereuse que l’esthétisme? » 
 
«Aucune n’est plus nécessaire, je dirais, reprend Olivier qui fait depuis tout à l’heure glisser inconsciemment un doigt sur son air songeur. Ici, on ne parle pas d’invisible, mais du plus près de la vie; on ne parle pas de foi, mais d’observation. Il n’y a rien de religieux là-dedans. L’esthétique est plutôt une science. » « Tu parles d’épilation et de chirurgie? » « Je parle des mille façons de former son corps – et de l’apprécier. Je me suis déjà dit, à une époque, que la beauté était utile comme appât, mais que si elle ne cachait que du vide, elle n’était pas si utile. Contrairement aux poissons, les hommes sont assez débrouillards pour se déprendre de l’appât. »
 
Louise éclate de rire. « Ah! si c’était aussi simple! Vous avez pas vécu le long, l’interminable couple que j’ai connu, moi! Un homme, c’est pas un poisson pour une autre raison : on le fait pas disparaître en le mangeant. Si vous en attrapez un laid, vous allez quand même vous réveiller à côté de lui pour l’éternité. Croyez-moi, c’est pas toujours drôle. Soyez sûrs de vos goûts avant de choisir.» « T’inquiète pas, on expérimente pas mal plus que toi pour les définir! » 
 
« Quand même... vous trouvez pas ça triste que tout soit plus facile aux belles personnes? »  « Bon, regarde l’autre qui va sortir le blâme le plus commun de l’époque : la superficialité! Qu’est-ce que tu offres de mieux? La profondeur? Je ne vois pas comment on peut devenir profond si on ignore la surface. Ça revient à refuser de creuser. » « J’ai pas dit ça, mais je sais pas... De là à ostraciser les laids! » « L’essentiel, c’est qu’ils aient de plus en plus de moyens de s’embellir. » 
 
« On fait juste élever la moyenne, mais ceux qui sont en dessous ont toujours moins de succès. » « Même chose avec l’argent. Est-ce que tu trouves ça si terrible, l’enrichissement général? Bientôt, on va parler d’un système de redistribution des charmes, regardez ça! » 
 
Jean-Benoît se rembrunit. « Très drôle. J’ai pas dit ça, mais faudrait pas non plus se couper d’opportunités à cause de ça... » « Si tu veux dire oui à tout, libre à toi. Tiens, tu pourrais devenir la Mère Teresa du Village en couchant avec les mal-baisés! », s’amuse Valentin.  « Ou tu continues de chercher quelqu’un que tu voudrais regarder du matin jusqu’au soir, et à qui tu rêves la nuit, quitte à aider la main invisible du marché de la séduction pour que chaque torchon trouve sa guenille. » Jonathan s’esclaffe. « Une référence à Radio Enfer et une autre à Adam Smith dans la même phrase... Ça n’a pas de prix! » Louise hausse les épaules. « Comme quoi mon intelligence compense ma laideur. Santé! » Et elle lève son verre.