«Enterrer» ses ex

Conjuguer BD, humour et lesbianisme

Julie Vaillancourt
Commentaires
gauthier
Quatrième bande dessinée signée Gauthier, L’enterrement de mes ex suit l’éveil sexuel d’une jeune fille, à l’aube de l’âge adulte. Dans ce récit, divisé en 3 parties, de l’école primaire jusqu’au lycée, c’est l’occasion pour Charlotte, principale protagoniste, de découvrir son orientation sexuelle. Pour Anne-Charlotte Gauthier, l’auteure, c’est l’occasion de présenter une autofiction, à travers un médium qui lui est prédestiné depuis le tout jeune âge: la bande dessinée. 
 

Celle qui est née dans la Ville Lumière, ne cache pas son amour de la bande dessinée, qui a émergé dès son enfance: « Lorsque j’ai appris à lire, dès que j’ai lu ma première bande dessinée, j’avais envie d’en faire. Lorsque mes parents me demandaient ce que je voulais faire plus tard, je répondais de la bande dessi-née. Je n’ai jamais voulu faire autre chose », précise l’auteure, aujourd’hui âgée de 35 ans, résidant à Strasbourg. Fin 2011, Gauthier effectue une résidence d’auteure de bande dessinée à Angoulême, «j’y étais venue vraiment pour travailler, alors je créais du moment où je me levais jusqu’au coucher.» De ce fait, s’en suivront, en 2013, la publication des bédés Peau de Lapin (Misma), Justine (Institut Pacôme), 16 000 [avec Émilie Plateau] (Poing!), ainsi que l’autoédition du franzine, 24 jours. Suite à cette prolifique année de création, l’auteure sera récipiendaire du Meilleur scénario pour le Prix Lycéen de la BD 2014, pour Peau de Lapin. 
 
Gauthier décrit son style d’écriture et processus de création comme étant de l’autofiction, c'est-à-dire que «c’est de la fiction inspirée de ma vie. Je prends certains éléments de ma vie, mais avec des libertés.» Ainsi, le tout est très intuitif, enchaine l’auteure: «Je construis la BD au fur et à mesure, sans scénario préétabli. Lorsque je dessine une page, je sais plus ou moins ce qui sera mis en texte ou en image dans la page suivante», chaque page constituant ainsi une découverte, pour l’auteure elle-même. « Je préfère cela, car si j’avais le tout préétabli, je crois que je m’ennuierais, en fait! », avoue Gauthier. 
 
l'enterrement de mes exL’autofiction est un processus qui peut sembler effrayant; si le créateur se met quelque peu à nu, il peut aussi cacher certains éléments : « C’est un peu comme une protection de pouvoir intégrer des petits moments de fiction ». Par exemple, Gauthier s’est inspiré du personnage de Charlotte (avec une partie de son prénom [Anne-Charlotte Gauthier]), sans toutefois y ressembler physiquement « alors ça m’implique un peu moins », précise l’auteure. D’ailleurs, Anne-Charlotte Gauthier me confie avoir beaucoup lu de Mafalda…Et, après réflexion, la BD de Quino fut probablement une inspiration visuelle (inconsciente) pour la physionomie du personnage de Charlotte. Aussi, Gauthier intègre beaucoup d’humour dans la façon de présenter les planches dessinées du récit, un élément stylistique important à ses yeux: «C’est primordial dans mon travail. Ce n’est pas une bande des-sinée humoristique, mais il y a un peu de cynisme, un humour un peu grinçant. » Cependant, lorsque l’auteure désire illustrer la tristesse de Charlotte, elle y va de ce simple carré noir, sorte de trou noir représentant la peine dans lequel le personnage se trouve plongé. Alternative judicieuse au principal défi du bédéiste, soit transmettre au lecteur sa pensée, avec peu de mots, mais à l’aide d’images éloquentes, ce que valide Gauthier: « Oui c’est très important! Et lorsque Charlotte a sa première relation sexuelle avec Sandrine, on ne voit que leurs jambes sur deux pages, on laisse l’intimité de la relation sexuelle. C’est important pour moi, car les personnages ont aussi leur intimité! Le fait de voir peu à peu les jambes sortir du cadre s’inspire peut-être du procédé cinématographique, rappelant la caméra qui sort du cadre… »
 
Au fil du récit, Charlotte fera la découverte de son identité sexuelle, notamment avec cet amour qu’elle portera (en secret) à Stéphanie, pour sa profes-seure Mademoiselle Bonn, ainsi que pour Sandrine, avec qui elle aura une relation saphique. C’est nécessairement important pour Gauthier d’aborder la thématique lesbienne, fait autobiographique: «Je suis lesbienne et je voulais parler de la découverte des sentiments amoureux. C’était important pour moi, car c’est ce que j’aurais aimé lire lorsque j’étais plus jeune, lorsque je me posais des questions». Depuis les dernières années dans le monde de la BD, notamment avec Le bleu est une couleur chaude de Julie Maroh, la thématique lesbienne est davantage explorée, une tendance remarquée par Gauthier: «Il y a aussi beaucoup plus d’auteurs féminins depuis quelques années dans la bande dessinée, et certaines sont lesbiennes, alors si elles ont envie de raconter des histoires qui les touchent, elles vont forcément aborder ce sujet en filigrane. » 
 
l'enterrement de mes exGauthier aborde le lesbianisme, sans métaphore, mais plutôt avec la vérité (douce-amère) qui peut accompagner les premières amours saphiques à l’adolescence. Le tout est palpable dans le dénouement, qui ne tombe pas dans le pathos de la lesbienne déprimée d’être différente, mais offrant plutôt un ton doux-amer au visuel très cinématographique : « Je voulais que la fin soit positive avec de l’espoir, car effectivement tout ce que j’avais pu voir au cinéma, dans les vieux films, c’était toujours des histoires ou le personnage lesbien finissait par se suicider ou mourir. Il fallait toujours que la méchante lesbienne meure. Maintenant, heureusement, nous ne sommes plus là-dedans. Aussi, je voulais avoir une fin ouverte, pour une possible suite…afin de suivre Charlotte à un âge plus avancé ». 
 
Au niveau du choix de la maison d’édition pour L’enterrement de mes ex (ici, 6 Pieds Sous Terre), il était important pour Gauthier qu’elle ne soit pas forcément LGBT, car «je voulais que les gens tombent sur cette BD dans un magasin, sans que ce soit forcement estampé LGBT, afin que tout le monde puisse avoir envie de la lire. Souvent, malheureusement, lorsque c’est estampé LGBT, ça reste [distribué] dans un cadre assez précis, c’est présenté aux gens qui connaissent déjà le sujet et qui n’ont pas nécessairement besoin de le découvrir ou de changer leurs mentalités. Donc c’était super que 6 Pieds Sous Terre prenne le risque de le publier»,  car il y a encore une homophobie cachée dans le milieu de l’édition en France, précise l’auteure «il y a  Le bleu est une couleur chaude qui a forcement ouvert les portes, mais je trouve qu’il y a encore très peu d’ouvrages qui abordent ces termes et qui ont une distribution plus large...» 
 
Si Gauthier a produit plusieurs BD depuis les dernières années, elle travaille en parallèle, comme illustratrice pour la presse et les éditions jeunesse. « Il y a tellement d’auteurs de bande dessinée, alors si on n’est pas dans les grandes ventes, c’est plutôt difficile de gagner sa vie uniquement avec cela ». Souhaitons à Gauthier que la suite de L’enterrement de mes ex lui permette de vivre de sa plume, avec Charlotte au quotidien. 
 
L’enterrement de mes ex de Gauthier, publié aux Éditions 
6 Pieds Sous Terre, 2015, 160 pages. www.6pieds-sous-terre.com