Les Mignons : l'amour c'est la guerre

Un autre genre d’amour (partie 1)

Frédéric Tremblay
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Frederick

La relation de Sébastien et de Jérôme dure depuis maintenant quelques mois. Après qu’ils aient reçu l’approbation de Louise, tous les autres ont dû se ranger à l’idée. Ils peuvent désormais admettre que cette rencontre est la meilleure chose qui soit arrivée à leur ami depuis longtemps. Et qu’importent au fond les presque deux décennies de différence d’âge? Ils vont bien ensemble, c’est l’essentiel. Sébastien a finalement repris les cours, et donc il a dû démissionner du dépanneur où il travaillait durant son année sabbatique. Il vit le choc du retour à l’école après en avoir décroché un moment, mais ce qu’il supporte encore moins, c’est la difficulté de lier son horaire d’université à l’horaire de travail de son copain. Il se sent redevenu enfant quand il reste attablé des soirées de temps à lire et surligner, pendant que Jérôme écoute la télé sans oser le déranger.  

Même s’il ne songe pas le moins du monde à une rupture, il est dans cet état d’esprit interrogateur quand il reçoit un message Facebook inattendu. Il sursaute en ouvrant sa boîte privée et en tombant sur ce nom. Il ne l’a plus lu ou entendu depuis tant d’années qu’il en a oublié l’existence; à vrai dire, il s’attendait plutôt à le retrouver dans un journal qu’à être contacté par lui directement. « Hey! J’aimerais bien qu’on se revoie. Si tu as le temps, et si tu es partant. Je suis à Montréal pour un moment. Fais-moi signe! » Sébastien fronce les sourcils, secoue la tête et rit en même temps. Ces quelques mots le ramènent à sa folle jeunesse en banlieue, à ses tourbillonnants amours d’adolescence, et aussi à une époque où il était bien loin de ce qu’il considère être devenu. 
 
Sa troupe de théâtre parascolaire était formée en entier de gens exu-bérants et colorés; lui, petit timide, s’y était inscrit dans l’espoir de se sortir de sa coquille. Il réussissait une fois de temps à autre, par se-cousses, mais il restait un important travail de fond à faire pour qu’il s’affirme haut et fort. Il était tombé sous le charme du plus théâtral d’entre tous : Nicolas. Gai assumé, ce dernier racontait ses aventures sexuelles avec un lyrisme provocateur, et toute la troupe en attendait la suite avec impatience. À la fin de l’année, Sébastien avait fait son coming out à la troupe, et le soir même il avait embrassé et commencé à profiter de sa sexualité avec Nicolas. Avait suivi une relation tempêtueuse mais à peu près unilatérale, dont Sébastien était plutôt un spectateur qu’un acteur. Il admirait Nicolas, et cette idolâtrie ne l’aidait pas à imposer ses désirs et ses limites. Nicolas l’énergique, le verbomoteur, le tout-puissant avait forgé son talent en même temps qu’il étendait son réseau de contacts, et un jour, il lui avait appris qu’il avait décroché un contrat de metteur en scène qui demandait qu’il vive en alternance à Paris, Kyoto et Sydney. Sébastien échafaudait déjà des plans de relation à distance quand Nicolas avait dit d’un ton décidé : « Je t’aime bien, mais... Tu comprends, je fais passer ma carrière en premier. Ça ne sert à rien de s’acharner. Ç’a été un amour d’été qui s’est étiré, c’est tout. »
 
Il n’en a pas reçu de nouvelles depuis. Il lui est arrivé quelques fois d’être curieux et de penser à googler son nom, pour voir de quelles merveilleuses réalisations il s’était rendu responsable aux quatre coins du monde. Chaque fois, par volonté d’amnésie et par dégoût de sa propre nostalgie, il a résisté. Il y avait aussi cette part d’admiration qui lui disait qu’un jour où l’autre, le nom reviendrait de lui-même sous ses yeux. Et voilà que Nicolas lui écrit. Pourquoi? Apparemment sans intention cachée, seulement pour savoir ce qu’il devient. Il n’y a qu’à choisir un endroit neutre pour être sûr qu’il ne succombe pas à son attirance – faite autant d’appréciation physique que psychique. Il lui donne rendez-vous dans un café le surlendemain.
 
Il arrive d’avance et se met à étudier, plutôt pour se préparer une contenance que pour retenir la matière. Nicolas l’interrompt avec un sourire. Chacun un thé glacé à la main pour oublier les dernières chaleurs, ils parlent passé, présent et avenir. Nicolas raconte à grand renfort de gestes et d’onomatopées tout ce qu’il a vécu à l’étranger. Sébastien, impressionné, parle de son cheminement en essayant de faire croire qu’il le trouve aussi riche que celui de son ancien amant. À sa grande surprise, Nicolas semble sincèrement intéressé. Sébastien lui trouve un calme qu’il n’a jamais connu. D’abord agréablement surpris, il se dit, au fur et à mesure que la discussion avance, que quelque chose semble s’être éteint en lui. Cache-t-il un échec dont il n’ose pas parler, et qui expliquerait la chute de son enthousiasme? Ou est-ce simplement l’âge qui l’a rendu plus amorphe et moins fier?
 
Sébastien quitte le café avec un arrière-goût amer. Nicolas le retexte rapidement pour savoir s’il veut le revoir. Sébastien se dit que celui qu’il a connu n’aurait jamais montré aussi ouvertement son insécurité. Par curiosité, il accepte un prochain rendez-vous. Et un autre. Et un autre. Après quatre rencontres, il est certain que quelque chose ne va pas avec son ex. Plutôt que de lâcher le morceau, il se dit qu’il vaut mieux le confronter. Il se croyait heureux d’être libéré de son admiration, mais il se rend compte que la pitié n’est pas vraiment préférable. « Que fais-tu à Montréal? », lui demande-t-il du tac au tac autour de leur prochain repas. 
 
« Je n’étais plus capable de remplir mes res-ponsabilités. J’ai préféré partir. » «Qu’est-ce qui s’est passé? » « Rien... ou peut-être tout. Je suis vide. Ça m’est déjà arrivé, avant. Je dois passer une évaluation psychiatrique. Je soupçonne un trouble bipolaire. » Sébastien hoche la tête en se demandant dans quoi il vient de se lancer au juste.