Rue Sainte-Catherine Est

Portrait d'une génération de gais

Denis-Daniel Boullé
Commentaires
Rue Saint-Catherine Est

Denis-Martin Chabot aura vécu de nombreux changements ces derniers mois. L'un d'entre eux concerne la maison d'édition, Éditions de la Semaine, qui se chargera de la publication et diffusion de ses romans. L'auteur et journaliste devrait ainsi obtenir une meilleure visibilité et une meilleure distribution. Avec son plus récent opus, Rue Sainte-Catherine Est – Métro Beaudry, c'est une chronique du milieu gai de Montréal dans les années quatre-vingt. Autour de deux personnages centraux, Pierre et Marc, amants, ex-amants, de nouveaux amants, une plongée dans une époque où l'on pouvait commencer à vivre ouvertement son orientation sexuelle, où à partir de relations sexuelles naissaient le réseau social, les amitiés, et les histoires d'amour. Et déjà, Denis-Martin Chabot est dans l'écriture d'une suite qui portera le titre de Rue Sainte-Catherine Est – Métro Papineau. Rencontre avec l'auteur.

Denis-Martin Chabot D'où vient ce désir d'écrire des romans ? 
J’ai toujours aimé lire. Je dévore de 50 à 70 livres par année. Depuis que je suis jeune, la lecture a meublé ma solitude, étant un jeune homme intimidé. Au secondaire, lire me permettait de m’évader de mes bourreaux le weekend, ne plus penser à eux et à leurs moqueries. Aussi, j’ai toujours aimé écrire. Les devoirs de rédaction me plaisaient. À part Michel Tremblay au Québec, il y avait peu d’auteurs qui abordaient les questions LGBT, peu de personnages LGBT. Et moi qui rêvais plus jeune qu’un beau prince charmant vienne me sauver de mon existence misérable… Comme Fanfreluche le faisait alors qu’elle adaptait les contes à la télévision et les racontait « à sa manière », je m’inventais mes propres contes. J’y jouais le rôle du prince sauvé de son sommeil éternel par un beau prince venu m’embrasser. Alors, un jour, en 1996, après une rupture particulièrement pénible, je me suis mis à écrire. J’avais pris une formation en création théâtrale à la Faculté Saint-Jean de l’Université de l’Alberta à Edmonton et au lieu d’écrire une pièce, un jour j’ai commencé un roman. Je l’ai publié à compte d’auteur en 2003, car aucun éditeur ne s’intéressait à la quantité négligeable et inconnue que j’étais. J’ai récidivé en 2004. En 2007, les Éditions Textes Gais me publient, mais leur diffusion étant si limitée, je n’ai jamais percé. J’ai essayé une autre maison d’édition, cette fois au Québec, mais les résultats étaient les mêmes. Donc, en novembre 2014, les Éditions la Semaine acceptent de me publier. Et me voici aujourd’hui avec mon nouveau bébé.  
 
Le livre se présente comme une succession de petits tableaux ou petites scènes et qui ne suivent pas une chronologie. Pourquoi cette proposition ?
Si j’avais été chronologique, je n’aurais pas pu raconter cette histoire. Elle aurait été terne. Les retours dans le temps me permettent des associations d’idées et de personnages, et aussi des intrigues et du mystère. Ça tient le lecteur sur ses gardes. J’aime déjouer mon lecteur, le déstabiliser. Ça l’amuse, j’en suis certain.
 
C'est le portrait d'une génération de gais, celle des années 80, avant le VIH. En quoi cette époque est-elle pour vous emblématique pour ne pas dire symptomatique ?  
J’ai vécu cette période qui m’a touché. Malheureusement, on l’a vite oubliée. Nous avons souffert, nous avons pleuré, nous avons été pris à partie à cause de cette terrible maladie. Notre communauté a souffert dans son coin. Le reste du monde s’en foutait, car le sida, comme on l’appelait à l’époque, ne touchait que des gais, des Africains ou des drogués. La peur et l’intolérance nous ont perforé le cœur et l’âme. Pour ne pas qu’on oublie, pour que ceux qui en sont morts ne le fussent pas en vain et pour ne pas répéter les mêmes erreurs, j’ai parlé de cette période, certes. Mais c’était un moment d’effervescence dans le monde LGBT. Peu après les émeutes de Stonewall, puis les descentes du Truxxx, les LGBT sortaient de la clandestinité. Cette période d’émancipation fut tellement riche. Je l’ai vécue aussi. Je voulais en parler.
 
Les relations sexuelles tiennent une place importante dans l'économie du livre, certains pourraient même dire qu'il est le moteur ou le personnage principal du livre. Pourquoi avoir voulu mettre l'accent sur le sexe ?  
Le sexe nous distingue. Il est une partie si profonde de notre identité, je ne pouvais pas passer à côté. Queer as folk y est allé plus fort que moi. Dans le cas, je m’interroge si ce n’était pas par exhibitionnisme et par la course aux auditoires. Le sexe n’est pas gratuit dans mon roman. Il est là. Il motive beaucoup mes personnages en effet qui y voient une façon de combattre la solitude, de s’exprimer, de trouver un peu d’amour. Le sexe clandestin a été longtemps notre seule façon d’aimer dans un monde qui nous réprimait. Je ne fais que l’illustrer dans ce roman. Par contre, la suite de Rue Sainte-Catherine Est — métro Beaudry, qui s’appellera métro Papineau, sera moins portée sur la « chose ». J’en ai assez fait état dans ce premier tome.
 
Le fameux Julien, le prédateur sexuel et ses morsures à l'aine qui sont sa signature, n'est-il pas en somme dans le roman la métaphore de l'épidémie à venir qui va s'abattre sur la communauté gaie ?
Vous êtes fort, car je n’y avais même pas pensé en écrivant. En fait, je me suis inspiré d’un violeur bien connu en Ontario dans les années 80-90. J’ai transposé le tout. Ce personnage était le fil conducteur du texte. Puis le Sida l’a remplacé. 
 
Rue Sainte-Catherine Est de Denis-Martin Chabot. Éditions de la Semaine – 2015