Toujours plus de musique

Claude Rajotte, obsédé musical

Patrick Brunette
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Claude Rajotte

Il y a exactement 15 ans, en 2000, Claude Rajotte acceptait pour la toute première fois de parler de son homosexualité à la télévision. C’était à l’émission « Sortie Gaie » pour laquelle je travaillais. En deux phrases, trois max, il avait parlé de son coming out auprès de sa mère. En toute simplicité, sans flafla. Je ne l’ai pas recroisé depuis. J’avais le goût de le revoir et d’en savoir plus sur cet animateur radio et télé, véritable encyclopédie de la musique. En août dernier, je lui envoie un courriel. « J’aimerais écrire un article sur toi, un portrait, pour Fugues. » La réponse arrive rapidement : «Avec plaisir! »

Il m’attend chez lui, au 18e étage d’un building du centre-ville de Montréal. « La ville m’a toujours attiré. Je suis né à Drummondville, mais j’ai passé mon enfance dans un village non loin de là, à Notre-Dame-du-Bon-Conseil. Moi, tout ce que je voulais, c’est de partir de là! »
 
Il n’y pas que la ville qui agissait sur lui comme un aimant. Il y avait aussi la musique et la télévision. « Je me rappelle, je passais l’été au complet devant la télé à regarder tout ce qui passait au petit écran. Même que je jouais à l’animateur de télévision. Je m’étais fabriqué une fausse caméra avec un galon d’eau de Javel. Je m’étais même installé un semblant de contrôle à distance qui me permettait d’enligner la caméra vers moi. » À ce moment, le petit Claude est loin de se douter qu’il deviendra une référence en matière musicale au Québec. À 60 ans (eh oui! Il est devenu sexagénaire le 3 juillet dernier!), Claude est toujours présent au petit écran avec une émission qui porte son nom, Rajotte , à Musimax et prouve qu’il est toujours aussi pertinent. Quand je lui demande ce qu’il écoute ces temps-ci, il s’empare de sa tablette Samsung et me fait entendre une musique hyper beatée : « C’est du happy hardcore. C’est de la musique de rave, mais 1000 fois pire! »
 
Rajotte et sa mere« And the beat goes on »
Claude est intarissable quand vient le temps de parler de musique. Il enfile les anecdotes sur la présence de la musique dans sa vie comme Liz Taylor le ferait sur sa vie amoureuse. « À 5 ans, j’ai demandé d’avoir une radio dans l’auto quand on a changé de char. L’année suivante, j’ai eu mon premier magnétophone à bobines, le même modèle que dans le satellite Thunderbird n°5 de l’émission Les sentinelles de l’air! Quand je l’ai eu, j’en revenais juste pas! Ensuite, j’ai eu mon premier pick-up (tourne-disque) à 7 ans. Mes premiers 45 tours? Ceux de Pierre Lalonde, Margot Lefebvre et Petula Clark. »
 
Hâtivement, Claude se lève de sa chaise de cuisine et revient avec un vieux 45 tours datant de 1964 et protégé dans une pellicule plastique. La chanson de la face A? La plus belle pour aller danser, interprétée par Michèle Richard. Celle-là, je ne l’avais pas vu venir! « Je suis invité aux Enfants de la télé bientôt et Michèle sera là aussi. Je vais lui faire signer mon disque. Je suis un fan. La première fois que j’ai entendu ça, c’était chez ma tante Anita à Duvernay, Laval. C’était à l’émission Jeunesse d’aujourd’hui. Je me rappelle, j’étais tout seul dans la cuisine à regarder Michèle chanter cette reprise de Sylvie Vartan. Mes cousines étaient découragées, elles la trouvaient kétaine. Moi, c’était ma chanteuse préférée!»
 
Cette révélation est presque aussi surprenante que de plonger dans l’album photo de Claude Rajotte. J’ai peine à le reconnaître dans les photos le montrant à l’adolescence ou jeune adulte. Si certains ne changent pas d’un poil, on ne peut pas en dire autant de lui!
 
Il ne s’en cache pas : adolescent, il n’avait aucune idée de ce qu’il ferait de sa vie. Au cégep de Drummondville, c’est la révélation, il découvre la radio étudiante. « La musique m’a sauvé !». Il délaisse les rajottesalles de classe et s’enferme à la radio du cégep. « Les profs ne m’intéressaient pas. Je me rappelle, c’était l’époque où il y avait cinq choix de réponse dans les examens : je tirais à pile ou face! (rires)» Peu de temps après avoir abandonné ses études, Claude retourne au cégep dans le but de finir sa formation collégiale : « Ça a duré un avant-midi! Je me suis dit, de la marde, je retourne pas à l’école! J’ai jamais regretté ma décision! »
 
Claude réussit à se faire engager dans une nouvelle station de radioAM, à Drummondville, CKRV. «Tout le monde était stone ben raide, 24 heures sur 24. Moi compris. Dans ces années-là, c’était la dope! Avant nos meetings à CKOI ou CHOM, on fumait un gros bat. Aujourd’hui, on passerait pour des weirdos, y’a pus personne qui fait ça! »On est loin du petit gars qui allait à la messe tous les dimanches et qui, très jeune, écoutait Le chapelet en famille, l’émission religieuse diffusée à la radio à une certaine époque, bien avant que Claude s’empare des ondes de CHOM, CKOI et aussi EspaceE Musique pour faire découvrir des beats new wave, rock, alternatifs… « Quand j’étais plus vieux, ma mère m’appelait pour me demander si j’étais allé à la messe. Je n’y allais plus, mais je lui disais que oui! »
 
Claude n’a qu’une religion : la musique. Les murs de son logement sont tapissés de cd, de vinyles. « J’en avais 20 000, j’en ai conservé 5 000 ». Mais aujourd’hui, c’est la musique numérique qui règne en son royaume. « J’enregistre tout dans mon ordi. » Claude passe des heures sur Spotify, Tune In et autres applications à écouter, découvrir de nouveaux sons, de nouveaux beats. Claude s’étire et me pointe deux grands haut-parleurs : « J’écoute ma musique sur ces colonnes de son achetées il y a 30 ans. J’avais même fait un emprunt à la banque pour me les payer. »
 
Quand je lui demande quelles sont les chansons qui l’ont marqué dans sa jeunesse, sa réponse ne se fait pas attendre : «Moi, c’est la musique qui m’intéresse, pas les chansons. Plus jeune, j’écoutais de la musique instrumentale : du classique, du James Last. Ensuite, le rock est arrivé dans ma vie. Je ne comprenais rien des paroles en anglais! Pour moi, ça devenait comme un instrument. En français, je suis comme brimé par le texte. C’est vraiment le beat qui me drive! »
 
Claude RajotteAmoureux solitaire
Pas facile de faire parler Claude sur un autre sujet que la musique! « J’ai pas vraiment de vie personnelle. Je ne pense qu’à ma job tout le temps. Ma vie perso se limite à mon chat, Roland, un siamois en amour avec moi depuis 10 ans. J’ai toujours eu des animaux. J’aime les chats, ils sont indépendants, ils ont plus de caractère que les chiens. » Quelques instants plus tard, Claude enchaine en me dévoilant une partie de son mauvais caractère. Retour dans le temps, dans les années 70, l’action se déroule dans une station de radio, à Montréal : «  J’étais sauvage à ce moment-là : j’envoyais chier mes boss, je brisais les disques. Une fois, j’arrive en studio et y’a pas une paire d’écouteurs qui marche. Je les ai tous côlissés sur le mur, en mille miettes. Et je suis allé coller le tout sur la porte de mon boss avec un mot… pas très gentil. » À croire que le Claude Rajotte, le destroy du Cimetière des CD, émission phare de Musique Plus dans les années 90, soit né quinze ans plus tôt! « Je savais pas que c’était impoli ce que je faisais! » ajoute-t-il en riant.
Quand vient le temps d’aborder de front le sujet de l’homosexualité, Claude se fait moins loquace. « J’ai jamais eu de blonde. Jamais eu de chum non plus. Ça m’intéresse pas. J’ai pas le temps pour ça. Je regardais de vieilles entrevues avec Karl Lagerfeld qui disait : “jeune : mon rêve c’est de rester seul”. Moi, c’est pas mal ça aussi! Et je ne suis pas juste seul : je vis la nuit aussi! Je me couche à 6h du matin, c’est la paix. Moi, le rush du jour, je ne veux rien savoir de ça! Quand la noirceur commence, moi, ma journée commence. Le soir, je vais faire un tour d’auto, j’écoute des musiques décapantes, je décompresse. J’adore aussi regarder des documentaires. Je soupe vers 1h du matin. À 3h, j’écoute la radio et c’est aussi l’heure de jouer avec Roland, mon siamois. »
 
Claude rajotteS’il avoue n’avoir jamais eu de problème à assumer son homosexualité, il se rappelle avoir demandé à sa mère si ça la dérangerait qu’il en parle ouvertement à la télé, à l’été 2000. « Elle m’avait donné la permission » se rappelle-t-il. « Ma mère était ouverte d’esprit, et ça, c’était grâce à Janette Bertrand qui avait beaucoup parlé d’homosexualité à la télévision.» Plusieurs années plus tôt, la mère de Claude avait demandé à son fils : « et puis, les filles ? » La réponse a été sans détour : « Je lui ai annoncé la même journée que j’étais gai et que je fumais du pot! Elle a trouvé ça rough! (rires) ».
 
Si aujourd’hui, il fréquente peu les clubs dans le Village (« je ne suis pas un cruiseux. Je trouve ça déprimant sortir dans les clubs »), Claude se souvient des soirées passées à l’incontournable discothèque des années 70-80, le Limelight : « J’allais pas là pour danser ou voir du monde. J’y allais pour écouter les mix et regarder les jeux de lumière! Ça me rappelle, j’ai commencé moi-même à être DJ quand j’avais 7 ou 8 ans. C’était chez les petites Landry, nos voisines à Notre-Dame-du-Bon-Conseil. Je m’installais sur le bord de la piscine avec mon pickup et mon magnétophone à mixer d’une chanson à l’autre. J’étais DJ avant qu’on sache ce que c’était un DJ. C’était en 1962! »
 
C’est ça Claude Rajotte, un homme toujours en avance sur son temps, malgré son air d’éternel jeune adulte, figé dans le temps. De Michèle Richard au happy hardcore, il est toujours resté fidèle à l’amour de sa vie : la musique! « Hey Mr Rajotte, put a record on! »
 
Claude Rajotte
 
Émission « Rajotte » sur les ondes de Musimax : les mardis à 20h30 
 
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