Croquer la ville

Les lieux urbains comme acteurs photographiques

Julie Vaillancourt
Commentaires
Marjorie Anctil

Si l’art est subjectif, l’œil ne ment pas. Il est instinctivement attiré par le beau, peu importe la laideur du sujet. Si la beauté est toute aussi subjective, l’œil du spectateur use d’instinct. Lors de la Fierté, au Café des Arts, mon œil s’est arrêté, comme par instinct, devant le travail de la photographe Marjorie Anctil. Entrevue avec celle qui attire l’œil de par sa photographie urbaine.

Originaire du Bas-du-Fleuve, Marjorie Anctil quitte la région de Kamouraska après ses études secondaires, afin de compléter un DEC en Production télévisuelle à Jonquière. «Je focalisais sur le travail de la caméra et du contrôle de l’image», explique la photographe aujourd’hui âgée de 29 ans. Une transition toute naturelle, de l’image en mouvement, à la photographie, deux médiums à la fois distincts et complémentaires. C’est donc l’amour de l’image qui mène Marjorie à emménager dans la métropole, en 2006, pour travailler en production télé : «J’ai toujours eu un intérêt et une passion pour la photo, mais l’idée de pousser ma carrière est très récente. Il y a deux ans, en m’inscrivant sur Instagram, j’ai commencé à suivre des fils d’actualité de photo de Montréal. C’est de cette façon que j’ai découvert l’urbex, qui est de l’exploration urbaine». 
 
 Marjorie AnctilDe cet intérêt pour l’exploration urbaine, la jeune photographe se construit rapidement un portfolio, mettant en scène la solitude des lieux et des objets, où elle semble proposer une réflexion sur la désolation et le travail du temps, à travers des photographies de lieux urbains désaffectés : «J’ai trouvé une certaine beauté dans la laideur. Faire du beau avec du laid. Photographier des choses auxquelles l’œil ne va pas nécessairement s’attarder au premier regard et trouver l’angle afin que les gens puissent voir différemment». À l’ère du numérique, du Photoshop et des téléphones intelligents ultraperformants au niveau de l’image, n’importe qui pense pouvoir s’improviser photographe. Or, ce n’est pas l’appareil qui fait le photographe, mais davantage la démarche dans la composition de l’image et la prépondérance d’un regard singulier, approuve Marjorie, avec son Canon T3i et l’usage de lentilles variées: «J’ai un style très linéaire, j’aime beaucoup les lignes et la symétrie. Je peux m’attarder longtemps à faire mon cadrage final, sur place, même si je travaille par la suite mes photos au niveau des couleurs et de l’éclairage.» Être photographe, c’est donc avoir l’œil aiguisé, mais aussi se retrouver au bon moment à un endroit inspirant et savoir le capturer, comme le confirme cette photo prise dans un tunnel de Montréal, alors que l’eau fut figée par temps froid (VOIR PHOTO 1) : «Dans le milieu de l’exploration urbaine, nous allons dans des endroits pas nécessairement accessibles, alors il y a une certaine recherche des lieux. C’est ce que j’aime de ce type de photographie, le côté aventure et exploration, avec un certain stress aussi, car ça reste une pratique illégale, dans un sens, dans des lieux non autorisés. Il faut être prêt à grimper, ramper, se  Marjorie Anctilsalir…», explique celle qui a beaucoup de plaisir à explorer ces lieux avec ses amis photographes, desquels elle s’inspire et admire le travail.
 
Si le métier est passionnant, en vivre demeure difficile. Qui plus est, à l’ère du numérique, d’Instagram et de Flickr, consommer l’image semble se conjuguer avec gratuité. «C’est encore nouveau pour moi au niveau de la vente, mais c’est certain que la photographie est plus difficile à vendre, comparativement à la peinture, par exemple, où un exemplaire unique est disponible. Ça enlève l’idée exclusive de la chose, car je peux produire 100 exemplaires d’une photo et les gens n’ont pas l’idée de payer pour quelque chose qui peut être reproduit. C’est pour cette raison que j’offre mes photographies en tirage limité, pour ce qui est des plus gros formats, alors ça ajoute une certaine exclusivité à la photo. Mais c’est difficile pour l’art, en général», précise la photographe «car les gens n’ont pas comme réflexe d’aller plus loin que le prix affiché. Je vends une photo à 30$ et ils se disent, mais je peux imprimer mes photos à la pharmacie pour 2$...Il ne faut pas oublier tout le processus; le matériel à se procurer, la recherche de lieux, la démarche photographique, le travail de retouche… Au final, sur mon 30$, il m’en reste très peu!» D’ailleurs, Marjorie utilise parfois la technique du lightpainting qui, dans un endroit plus sombre, consiste «à faire une longue exposition, en utilisant une source de lumière externe [lampe de poche] pour augmenter la luminosité [sur certains objets]. Un autre aspect de la technique consiste à pointer le faisceau de lumière directement vers la lentille de la caméra pour créer une traînée de lignes lumineuses». 
 
 Marjorie AnctilSi Marjorie s’intègre parfois comme modèle à ses photos, sa photographie demeure urbaine, donnant prépondérance aux lieux : «Souvent j’use de patience, car lorsque je visite des lieux plus touristiques, je dois attendre qu’il n’y ait plus personne dans mon cadre pour prendre la photo, afin que l’œil soit dirigé vers ce que je veux montrer». Si sa démarche demeure en photographie urbaine, elle ne dit pas non à la photographie de modèles dans le futur. D’ailleurs, la discussion bifurque sur l’exposition Couples imaginaires [hétéros connus formant des couples imaginaires] du photographe français Olivier Ciappa, présentée à Montréal l’été dernier. «J’ai vu quelques photos sur le web, c’était très intéressant», ajoute Marjorie avant d’enchainer sur l’exposition de ses œuvres au Café des Arts du Parc-Émilie Gamelin, lors des célébrations de la Fierté. «C’était une superbe opportunité, avec une très belle visibilité pour moi». Parlant de visibilité lesbienne, «je pense que les filles homosexuelles passent plus inaperçues, en général. C’est plus facile de se fondre dans la masse et les gens se laissent aller à ça. C’est certain que ce n’est pas écrit dans notre front et moi je ne le crie pas nécessairement plus fort, non plus, mais ça n’a jamais été une gêne pour moi dans une conversation ou autre». Et pour les projets à venir? Marjorie désire visiter davantage de lieux urbains désaffectés afin de les immortaliser…Détroit semble tout indiqué! 
 
Suivez Marjorie Anctil sur Facebook https://www.facebook.com/marjorieanctilphotographie
Instagram : zombie_on_a_fixie