Par ici ma sortie — nous et la société

Violence et phallocratie

Denis-Daniel Boullé
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Denis Daniel Boule

Une boîte à outils pour comprendre les réalités LGBT, des séances d'information auprès de publics variés. Oui, cela peut faire une différence. Aujourd'hui, demain, peut-être après-demain, mais les graines (sans mauvais jeu de mots) sont semées pour les générations. Ceci dit, et malgré les campagnes et la visibilité, certains irréductibles, pour des raisons religieuses ou morales, ou tout simplement par bêtise, considèrent encore l'homosexualité comme un affront à leur masculinité, à leur rôle d'hommes dans la société. Je parle des hommes bien évidemment, car, à ma connaissance, les attaques physiques homophobes et transphobes sont en général le fait d’hommes. 

Comme la violence faite contre les femmes, comme les viols, les hommes enfermés dans une conscience de supériorité ont toujours des arguments à faire valoir qui, non seulement justifieraient leur comportement violent, mais les  excuseraient en partie. Quand ce n'est pas la provocation des femmes ou des gais, c'est leur nature même qui parlerait. En somme que la violence serait inscrite dans leurs gènes, et donc serait légitime. 
 
L'histoire aurait tendance à leur donner raison puisque les guerres, les massacres, les génocides ont toujours été et continuent à être menés par les hommes. Ce qui se passe au Moyen-Orient actuellement en est un exemple emblématique. Les guerriers religieux de l'État islamique des temps modernes prônent l'asservissement des femmes et n'hésitent pas à les tuer quand elles n'obéissent pas. Et que dire du sort réservé aux homosexuels !
 
Même si les femmes ont aujourd'hui le droit de servir sous les drapeaux, les scandales d'agressions sexuelles dans les armées qu'elles soient d'ici ou d'ailleurs montrent encore combien dans nos sociétés, l'homme utilise la violence pour asseoir sa domination sur tout ce qui ne lui ressemble pas. L'idéologie prônée par les combattants de l'État islamique ne serait qu'une illustration caricaturale, si elle n'était pas aussi barbare, de la domination des hommes sur la planète, et quoiqu'en disent les masculinistes, cette domination a encore de belles décennies devant elle.
 
La barbarie peut-être institutionnalisée par des groupes politiques, mais elle peut aussi subsister encore de façon larvée dans des sociétés dites plus égalitaires, plus respec-tueuses des droits de la personne. Des siècles de domination sans partage ne peuvent s'effacer aussi facilement et rapidement.
 
Dans ce contexte, ce que Mathieu Grégoire a subi au Festival de Sainte-Tite, en septembre dernier, n'est pas aussi surprenant que cela. Sauf peut-être pour ceux qui se gargarisent jusqu'à s'en aveugler de la tolérance, del'ouverture, de ce que serait le Québec. Pas surprenant, mais totalement inadmissible. 
 
 PHOTO sur la page Facebook de MATHIEU GRÉGOIRE
PHOTO sur la page Facebook de MATHIEU GRÉGOIRE
 
 
L'éducation des jeunes garçons passe encore par l'apprentissage de la culture de la violence. Bien sûr, on tente de l'encadrer et de la contrôler. Le sport par exemple, où tous les coups ne sont pas permis. Mais l'objectif est quand même de battre l'adversaire et les débordements, même si condamnés, sont fréquents. On ne compte plus le nombre de joueurs qui en viennent rapidement aux coups lors d'un match. Sans parler de la violence qui se manifeste chez certains partisans.Très jeunes, on apprend aux garçons qu'ils en ont (des couilles) et que ces petits extras qui pendent entre leurs jambes, et dont ils ont hérité par le plus grand des hasards, leur donneraient dès le berceau le droit d'exercer la domination et le pouvoir plus tard... à condition de s'entraîner, à condition de savoir se battre.
 
Alors tabasser un fif avec une bouteille de bière à la fin d'une soirée trop arrosée n'est plus en soi un crime, mais l'expression d’une caractéristique de masculinité valorisée dans nos sociétés. La violence qu'elle soit légale, des soldats en mission par exemple, ou illégale, de jeunes hommes un peu ivres à la fin d'une fête, le résultat est le même. Après tout Mathieu Grégoire n’avait-il pas insulté son futur agresseur en le trouvant cute? Après tout il l'aurait donc bien cherché. Comme une femme qui se fait violer, parce qu'habillée trop légèrement. Si un viol et une agression physique ne peuvent se comparer, la logique qui les motive est la même. Asseoir la supériorité par la force et par le sexe. On ne provoque pas un homme impunément.
 
Bien sûr, dans nos sociétés, de plus en plus d'hommes s'éloignent de ce modèle du gars qui pense plus avec sa testostérone qu'avec ces neurones. Bien sûr, et fort heureusement beaucoup se rendent compte que la violence, à bien y regar-der, n'est qu'un aveu d'impuissance même si elle laisse des traumatismes parfois ineffaçables sur les victimes. Bien sûr certains hommes se sont rendu compte que frapper témoignait plus de lâcheté que de courage, d'autant qu'on  choisit des adversaires dont on sait qu'ils ne pourront se défendre, ni même résister.
 
Mathieu Grégoire, comme ceux qui se sont fait agresser dans le Village dernièrement, est une victime d'une société où malgré de nombreuses avancées, les hommes tiennent le haut du pavé et peuvent encore en toute impunité soumettre ceux et celles qu'ils considèrent comme inférieurs. Et nul n'est besoin de canette de bière pour exercer cette tyrannie, puisqu'elle serait naturelle pour ces hommes. C'est ainsi que le chef des armées canadiennes, aujourd'hui démissionné, justifiait le harcèlement et les agressions sexuelles dans ses propres rangs, il y a quelques mois. Et que dire de ces hommes de pouvoir qui, sans aucune gêne, font sentir aux femmes qu'elles sont potentiellement à leur service. Combien y a-t-il encore de Marcel Aubut qui croît encore que leur statut et leur pouvoir entraînent automatiquement un droit de cuissage ?
 
On peut apprendre aux femmes et aux gais à se défendre, mais pourquoi n'apprendrait-on pas aux hommes à ne plus évaluer leur masculinité et leur virilité à l'aune de leur force physique, de la vigueur de l'érection, à l'aune du coup de poing toujours prêt à se manifester pour montrer et se démontrer qu'ils en sont : des hommes, des vrais.
 
Reste que pour beaucoup de femmes et de gais, même s'ils ont des droits, même s'ils peuvent obtenir réparation, protection, soutien, etc., elles et ils savent qu'il y a toujours un gars, un homme, qui peut les attendre armé d'une canette de bière au coin d'une rue. La barbarie ordinaire en somme.