Les Mignons_ l'amour, c'est la guerre — fiction

Un autre genre d’amour (partie 2)

Frédéric Tremblay
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Frederic Tremblay

Sébastien oblique vers un sentier à travers les arbres; il grimpe successivement sur deux ou trois roches, mais s’arrête rapidement. En regardant derrière lui, il voit Nicolas qui peine à le suivre, déjà à bout de souffle après quelques secondes de course. Il en a perdu, depuis le temps. Sébastien suppose que son métier de metteur en scène ne l’a pas forcé à se tenir en forme, et que son manque d’énergie actuel ne doit pas aider. « On peut marcher, si c’est mieux pour toi. » Nicolas le remercie en expirant profondément. Ils gravissent donc plus lentement les sentiers qui mènent au belvédère du mont Royal. 

Autour d’eux, les couples se tiennent la main et se serrent pour se protéger des premières rigueurs de l’automne. Sébastien sent que Nicolas voudrait s’essayer, mais il résiste. Il lui prendrait la main comme à une personne vulnérable qu’on aide à se relever, mais Nicolas le comprendrait autrement, et il ne tient pas à l’induire en erreur. Une fois qu’ils sont au sommet, Nicolas demande à un inconnu de prendre une photo d’eux avec la ville en arrière-plan. Tout heureux, il s’empresse de la publier sur Facebook. Ils finissent l’après-midi avec un chocolat chaud au café du chalet, puis se quittent.
 
Le lendemain soir, comme tous les lundis soirs, Sébastien va passer la soirée chez Jérôme. Aussitôt qu’il franchit la porte, sa fréquentation le confronte : « Alors, c’est qui, ce Nicolas avec qui tu es allé marcher sur le mont Royal? »  «Un ami, c’est tout. Je n’ai plus le droit d’en voir?» « Non, non, c’est juste que tu ne m’en avais pas parlé, et que je pensais que c’était une activité qu’on ferait, nous deux. » 
 
Sébatien enlève ses souliers et va déposer un baiser sur la nuque de Jérôme. « On peut encore le faire. » Jérôme suspend la préparation du souper en cours. « Sois honnête. C’était avec lui que tu étais quand tu disais que tu allais étudier dans des cafés? » Sébastien baisse la tête. «Oui, c’était avec lui. C’est un de mes ex, en fait. Qui est ressorti de nulle part.» Jérôme se met à faire les cent pas. «Et tu comptais m’en parler quand?» « Bientôt. Mais ce n’est rien de grave! Ça ne remet pas en question notre relation. Je l’aide temporairement. C’est une mauvaise phase pour lui. » «Une peine d’amour?» « Non... il est malade. » « Le cancer? » « Non, non. Trouble bipolaire. Il est dans la phase creuse. Très, très creuse, comparé à ce que j’ai connu de lui.» «Et pourquoi tu devrais l’aider?» «Je ne dois pas, mais je veux. Il est venu me voir, je ne sais pas trop pourquoi moi. Il me fait confiance. C’est temporaire. Le temps qu’il trouve un traitement.» 
 
Jérôme fait la moue. « Tu me promets que je n’ai pas à m’inquiéter?» «Promis.» Pour bien clore le sujet, ils font l’amour avant de souper.
 
En rassurant Jérôme, Sébastien n’en était pas sûr lui-même. Mais plus le temps passe, plus il se rafermit dans cette conviction. Tout ce qui l’a attiré chez Nicolas a disparu : sa certitude, sa confiance en lui, son arrogance virile. Il aime passer du temps avec lui parce qu’il sait son support nécessaire, mais toute idée de sexualité est désormais exclue. Il réalise qu’il se sent bien dans ces deux rôles : d’un côté le supporté de Jérôme, de l’autre le support de Nicolas. Il lui semble donner ce qu’il reçoit, et être d’autant plus heureux de pouvoir faire les deux. Est-ce un côté paternel qui ressort? Il se promet d’y réfléchir plus tard – peut-être quand la relation avec Jérôme sera plus élaborée et qu’ils pourront l’envisager.
 
L’habitude de partager son temps entre les deux continue pendant quelques semaines, en parallèle des études. Jérôme, qui a observé à ce propos un silence exemplaire, le confronte un soir alors qu’ils se mettent au lit : « J’aimerais bien rencontrer ton ami. » Sébastien sursaute. «Pourquoi? » «Pour comprendre. Pour voir ce que tu lui apportes, et s’il le mérite. Par curiosité, aussi.» Sébastien ne voit pas de bonne raison de refuser et accepte d’organiser la rencontre. Jérôme offre sa table, et le lendemain déjà, tous les trois se retrouvent autour d’un succulent repas qu’il leur a préparé, grand gastronome et excellent hôte. Jérôme et Nicolas se font la bise d’usage. Sébastien se dit que sa fréquentation trouvera probablement son ex froid et antipathi-que, mais il sait, lui, que c’est de la pure timidité. Jérôme pose des questions sur la vie de Nicolas, auxquelles ce dernier répond avec un strict minimum. 
 
Sébastien, gêné du manque de fluidité, renchérit souvent avec ce qu’il a entre-temps appris de sa carrière à l’étranger. Quand il sent Nicolas sur le point de passer un commentaire autodévalorisant, il l’arrête avec un éloge. 
 
Le couple se trouve d’un côté de la table, Nicolas de l’autre. À quelques reprises Jérôme et Sébastien s’étreignent et se frôlent, et à un moment ils se prennent la main. Nicolas les regarde faire et semble de moins en moins concentré sur la conversation. Au bout d’un moment, il arrête de parler et verse une larme. Sébastien se précipite à ses côtés pour le soutenir, mais les sanglots éclatent malgré tout. «On ne se collera plus, si ça t’affecte trop.» «Mais non, vous êtes beaux à voir. Je sens tellement que je ne trouverai plus jamais ça. Je suis si nul, si incapable, si laid...» «Pour le reste, je ne sais pas, mais je te trouve plutôt mignon», intervient Jérôme. Nicolas esquisse une grimace. 
 
Ce soir-là ils s’endorment devant un film, Nicolas au milieu, souriant et paisible, étreint par les deux membres du couple à la fois.