Incarner l’exemple et se jouer des préjugés

Au-delà de l’image

Julie Vaillancourt
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Krenek

À l’aube de ses 38 ans, l’actrice américaine qui s’est fait connaître en incarnant le rôle de « Farrah» dans la populaire série Orange is the New Black, est de la distribution de Freeheld, mettant en vedette Julianne Moore et Ellen Page, dans une romance lesbienne. Aussi modèle et activiste LGBT, Farrah Krenek est nouvellement ambassadrice pour la série State of the Girl, visant à inculquer aux jeunes femmes une meilleure estime d’elles-mêmes. Entrevue avec celle qui embrasse son image androgyne.

State of the Girl jette un regard sur les défis auxquels font face les jeunes femmes. Quels sont-ils?
 
Si on met de côté le poids financier des études universitaires, je constate que le principal problème est le manque d’estime de soi. Il est facile aujourd’hui vivre sa vie confortablement derrière un ordinateur, dans un monde virtuel, sans vraiment interagir avec les autres, dans le monde réel. C’est pourquoi la jeune génération est pratiquement insensible à l’interaction sociale, préférant interagir par le biais des médias sociaux et communiquer par messages textes. Plusieurs jeunes femmes deviennent même victimes de ces technologies, de leur cellulaire, enfermées dans des relations virtuelles. La série State of the Girl cible le talent de ces jeunes femmes, afin de les amener à découvrir l’estime d’elles-mêmes, trouver leur voie/voix, puis leur donner le courage de l’exprimer au meilleur de leur potentiel, en prenant soin d’aider ceux dans le besoin. Les gens sous-estiment la bonté et la compréhension. Je dis souvent, ne cherchez pas l’exemple, DEVENEZ-LE!
 
Incarner  l’exemple  et se jouer  des préjugésPourquoi est-ce important de t’y impliquer comme ambassadrice?
 
Lorsque j’ai été approchée pour partager mon histoire personnelle avec ces filles, j’ai été très touchée, mais je ne comprenais pas en quoi mon difficile passé pouvait leur être bénéfique. Après réflexion, j’ai compris comment je pouvais les aider: être une ambassadrice pour cette cause définit toutes les raisons pour lesquelles j’ai voulu devenir actrice. Donner une voix aux filles comme moi, les représenter. Jeune, face à l’adversité, j’aurais eu des millions de raisons de tout abandonner, mais j’ai décidé de prendre la souffrance qu’on m’a injectée et la retourner en ma faveur. C’est devenu mon antidote pour ma carrière d’actrice, ma forme d’expression. Chaque fois que j’incarne un personnage, je passe mon message: «Je vous dis OUI, tout est possible!» C’est pas seulement un honneur d’être ambassadrice de UChic, mais mon devoir!
 
Dès 2013, tu as incarné la prisonnière Farrah dans la –désormais très populaire- série Orange is the new black.
 
Ce rôle a été pour moi une bénédiction. C’était la première fois dans ma vie qu’on me donnait un rôle taillé sur mesure, où la production désirait que j’incarne qui je suis! Plusieurs personnes de l’industrie ne peuvent pas comprendre ma joie, car pour plusieurs le métier d’actrice c’est se maquiller et porter de belles tenues…Personnellement, le maquillage m’horripile… Orange is the New Black a applaudi cela! J’ai pu me présenter sur un plateau avec des valeurs auxquelles je croyais, au naturel : sans maquillage, sans accessoires, sans fla, fla…juste Farah! 
 
Tu es de la distribution de la romance lesbienne Freeheld. Crois-tu qu’aujourd’hui, les lesbiennes et les trans obtiennent des rôles plus substantiels?
 
Comparé à il y a quelques années, on donne plus d’opportunités aux lesbiennes et à la communauté trans. Mais au final, c’est comment on incarne un rôle. Ce que tu insuffles à ton personnage. J’ai tout donné à mon personnage de Orange is the New Black, pas juste parce que c’est mon métier, mais, parce que mon cœur y était. Je dis personnage, car j’incarnais un rôle, mais au final, ce personnage ÉTAIT moi…La douleur de mon passé, la tristesse, la solitude de ne pas être acceptée par mes camarades de classe est remontée en moi pour ce personnage que j’incarnais. Mon apparence physique raconte l’histoire de Farrah… en incarnant qui je suis à l’écran, je désirais aussi aider les autres femmes.
 
Tu as aussi été mannequin. Est-ce que ton look androgyne, aujourd’hui en vogue, fut bénéfique pour toi?
 
La raison pour laquelle j’ai quitté le milieu du mannequinat, c’est parce que je n’étais PAS acceptée avec mon image androgyne et mon orientation lesbienne. À l’époque on ne pouvait pas être une femme et défiler en vêtement d’hommes ou unisexe. Les choses arrivent pour une raison : je n’ai jamais eu le cœur à porter des vêtements féminins, je m’y sens comme en prison. Quel exemple donnerais-je si je portais des vêtements qui ne me définissent pas? Ma mission d’aider les jeunes filles à être elles-mêmes n’aurait plus de sens! Maintenant, tout ce que j’ai souffert dans l’industrie de la mode, en désirant, à l’époque, défiler en tant que « Farrah », est en vogue! Ça me fait rire, car de jeunes modèles androgynes –célèbres- pensent avoir inventé ce look et croient être la chose la plus hot depuis l’invention du pain tranché! Si nous n’étions pas en 2015, ils seraient dans la même position que j’étais il y a 15 ans…J’ai voulu devenir actrice, car je ne trouvais pas de filles ayant mon look…ne pouvant le trouver, j’ai décidé de le DEVENIR!
 
Dès ton jeune âge, on te prenait souvent pour un garçon. Dans ta carrière est-ce que tu as souffert du jugement des autres (de ton look, de ton orientation)?
 
Quand j’ai débuté ma carrière d’actrice, être une lesbienne n’était pas applaudit…Si j’avais eu l’air plus féminine peut-être que j’aurai pu passer pour une straight, et moins souffrir, mais peu importe comment on m’habille et me maquille c’est évident : mon énergie trahit mon homosexualité. Je me rappelle de cette anecdote, où je jouais un officier; j’avais un peu le même look que maintenant. Une fille me demande «Quand as-tu débuté ta transition? Tu peux me le dire…» J’ai du expliquer que je n’étais pas TRANS mais lesbienne…Pour citer une ligne de Nurse Jackie « est-ce que ces gens ont été élevés par des loups?» Ce n’est pas le genre de chose qu’on demande à une inconnue! J’ai réalisé qu’être exclue des toilettes pour femmes dans mon enfance n’était pas aussi dramatique  que la rudesse et la stupidité des gens d’aujourd’hui…
 
Si les droits des LGBT aux États-Unis progressent, n’y a-t-il pas encore des batailles à mener?
 
Il y a encore tellement de travail…Oui le mariage est passé, mais cela ne définit pas les croyances de TOUS! C’est légal, mais il y a un tout autre monde qui t’attend au retour de ta lune de miel! Quand nous n’aurons plus à défendre que notre relation lesbienne est une relation amoureuse tout simplement…nous aurons atteint l’égalité. Quand un wedding planner, ne dira plus « je planifie un mariage gai», mais tout simplement un mariage: nous aurons vraiment gagné. Quand le terme «femme» sera utilisé au lieu de «femme trans», nous aurons atteint l’égalité. C’est là que réside ma mission d’actrice, donner l’exemple, élever ma voix pour toutes celles qui ne peuvent le faire.