Réalités d'ailleurs

C’est comment être gai... en Afrique du Sud?

Samuel Larochelle
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jay mart

Après avoir donné un aperçu de la place de l’homosexualité à Hong Kong, au Mexique et aux Pays-Bas, le magazine Fugues se tourne du côté de l’Afrique du Sud en donnant la parole à Jay Matlou, un gai de Pretoria. Longtemps décrit comme la locomotive économique du continent noir, le pays de Mandela possède également la constitution la plus ouverte de l’Afrique. Mais sa population est-elle réellement ouverte? 

Ayant légalisé l’union civile entre conjoints de même sexe en 1998, l’adoption par les couples homosexuels en 2002 et le mariage gai en 2006, et misant sur une constitution qui protège les minorités sexuelles, l’Afrique du Sud fait belle figure au plan légal. Pourtant, la réalité sur le terrain est bien moins rose, selon Jay Matlou, qui travaille pour l’organisme OUT Well-being. «La communauté est encore confrontée à beaucoup de discrimination et de stigmatisation, souligne l’homme de 33 ans. Les attaques verbales et physiques existent encore. L’exemple le plus dramatique est le “viol correctif” de lesbiennes que certains hommes pensent “guérir” de leur homo-sexualité. »
 
L’accès aux soins de santé est également problématique pour les membres de la communauté LGBT. « Lorsque quelqu’un avec une allure genrée non conforme se présente dans une clinique ou un hôpital, il ou elle est plus vulnérable à la discrimination et à l’humiliation. Plusieurs choisissent de reporter des traitements, de peur d’être discriminés. »
 
Le même problème se pose dans le système de justice, alors que plusieurs décident de ne pas porter plainte, pour éviter les mauvais traitements de certaines autorités. «Toutefois, sur une note plus positive, les départements de la santé et de la justice travaillent de plus en plus avec des organisations comme la mienne », précise M. Matlou.
 
L’après-apartheid
L’écart entre les lois et les mentalités s’explique entre autres par le passé de grande discrimination qui a marqué le pays de l’apartheid. « Je crois qu’en élaborant une constitution si progressive, les dirigeants du pays ont décidé d’exclure toutes formes de discrimination. Cependant, il reste encore beaucoup de travail d’éducation à faire pour améliorer la compréhension des minorités sexuelles. »
 
Un avis partagé par Seitebatso Mofoka, leader d’une organisation étudiante LGBT à la North-West University. « Après toutes ces années d’apartheid, les dirigeants voulaient que les gens soient libres et qu’ils expriment qui ils sont sans préjudice. Ils refusaient que les gais soient opprimés comme les Noirs l’ont été par le passé. Par contre, la majorité du peuple sud-africain ne soutient pas encore les droits des gaies et lesbiennes. »
 
Jay Matlou voit tout de même une évolution dans la façon dont certains gais et lesbiennes s’assument. « Les jeunes sont de plus en plus à l’aise avec leur identité. Possiblement parce qu’ils ont été submergés d’informations sur la tolérance et l’acceptation de qui ils sont. À l’époque où j’allais à l’école, être gai était une expérience traumatisante. Plusieurs de mes professeurs étaient eux-mêmes homophobes, ce qui donnait à mes collègues de classe des munitions pour m’insulter et m’intimider. »
 
Durant son high school, il était aux prises avec des tourments intérieurs depuis des années. « J’ai su que j’étais gai à neuf ans. Malheureusement, j’ai été plongé dans une longue période d’autodétestation quand j’ai entendu un pasteur dire que les gais et lesbiennes brûlaient en enfer. J’étais très jeune et ça m’a brisé le cœur. J’ai vécu une longue période de dépression, ce qui m’a rendu vulnérable à plusieurs choses nocives… Après 13 ans de bataille intérieure, j’ai 
finalement accepté cette part de moi. »
 
Coming out
Tout n’était pourtant pas réglé. À 21 ans, il a annoncé à sa famille qu’il était homosexuel. « Ma mère a pleuré pendant trois semaines sans arrêt. Plus tard, elle a réalisé qu’elle avait surtout peur pour moi, sachant de quelle façon les gais et lesbiennes sont traités. Je suis proche de ma famille, mais ça nous a pris beaucoup de temps et de 
travail pour passer à travers tout cela. »
 
Aujourd’hui, il affiche son homosexualité ouvertement, allant jusqu’à embrasser son copain dans les lieux publics. « Nous restons tout de même vigilants. Certaines régions sont plus confortables avec l’affection entre personnes de même sexe. Dans les grandes villes comme Johannesburg, Pretoria, Le Cap et Durban, la grande diversité de la population rend les choses plus faciles, sans que tout soit parfait. Mais ailleurs au pays, il y a un gouffre entre les gens et l’information sur les droits humains. »
 
Les bars gais existent dans ces grandes villes, mais plusieurs d’entre eux sont fréquentés largement par des habitants de la classe moyenne ou de la haute. C’est-à-dire : une majorité de blancs. «Il n’existe aucun endroit conçu exclusivement pour des hommes noirs gais comme moi dans les villages et les townships, des secteurs où l’on retrouve des habitants de classes “inférieures”. Donc, la communauté LGBT des townships partage des espaces à majorité hétérosexuelle, qui sont soit hétérosexistes ou gay friendly.»
 
Pride sud-africaine
Jay Matlou se dit davantage interpellé par les prides des townships que celles du Cap ou de Johannesburg, qui existe depuis 25 ans. «Désormais, les prides qui m’importent le plus sont celles de Soweto, Ekurhuleni et Mamelodi. Elles se déroulent dans des townships où l’on retrouve encore énormément de crimes haineux. Il faut tout faire pour changer ça.»
 
Quand on le questionne sur les prochaines batailles à mener pour les droits LGBT, l’employé de OUT Well-Being pense spontanément à la lettre T du célèbre acronyme. « La communauté trans est encore très incomprise et laissée de côté. Un de nos grands activistes a dit récemment que "les défis des transgenres aujourd’hui sont ceux qu’affrontaient les gais et lesbiennes il y a 15 ans". Il a tout à fait raison! »
 
De son côté, Seitebatso Mofoka martèle encore un message d’égalité de base. «Notre bataille principale porte encore sur la notion d’éducation : les gens doivent comprendre que même si je suis lesbienne, je suis encore une femme, avec une morale et des valeurs, et qu’être gaie ne m’enlève rien de cela. Plusieurs organisations LGBT sud-africaines tentent aussi de rejoindre ceux qui sont encore dans le placard pour leur dire qu’ils ne sont pas seuls. Nous avons encore beaucoup à faire.»jay avec une amie