en région...

De « gai » à « gay-friendly », de l’ombre à la lumière ?

Luc Quintal
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J’ai découvert le vaste territoire québécois principalement à moto. En effet, depuis deux décennies, de la fin du printemps jusqu’à l’automne, j’ai la chance de sillonner sur deux roues autoroutes, routes secondaires et petits chemins de campagne à travers les villes et les villages d’ici. N’importe quel motocycliste vous le dira, le Québec est magnifique et offre beaucoup au voyageur. Être gai et motocycliste m’a aussi permis de découvrir une autre dimension plus ou moins affichée celle du « Québec gai », c’est-à-dire les ressources et services offerts à la communauté LGBT en dehors de Montréal en termes de restaurants, d’accommodations, d’hébergements et aussi de bars. Le guide touristique produit annuellement par les Éditions Nitram est un bon outil pour les connaître ou les découvrir et surtout fort utile pour planifier un éventuel voyage d’un ou plusieurs jours, voire de plusieurs semaines.

Il n’y a pas si longtemps, à peine une décennie ou deux, nous avions l’habitude, en préparant nos voyages motocyclistes en groupe, de mettre sur nos itinéraires l’un ou l’autre des bars gais régionaux. Par exemple, en Beauce, nous nous faisions une joie d’aller prendre un verre ou deux au bar l’Impact à Saint-Georges-de-Beauce. Situé derrière un édifice du boulevard Lacroix, à l’entrée du centre-ville face au Carrefour Saint-Georges, ce bar occupait un grand local plutôt discret. Aussi discret soit-il, presque « clandestin », nous avions surtout le sentiment une fois sur place d’être « chez nous » c’est-à-dire dans un lieu LGBT dédié et où nous n’avions aucune crainte des regards ou des jugements homophobes. Du reste, le ou la propriétaire et son personnel, gars et filles, étaient souvent « de notre bord ». En Mauricie, nous faisions halte à la Station, un bar gai situé un peu en retrait du centre-ville de Trois-Rivières. Du côté du KRTB (région de Kamouraska, Rivière-du-Loup, Témiscouata et Bas-Saint-Laurent – maintenant Côte Sud), c’est au Crystal de La Pocatière cette fois que nous prenions nos verres. Il va sans dire que nous portions attention à planifier nos routes et déplacements pour faire coïncider nos horaires routiers avec ceux des bars en région car la majorité d’entre eux n’étant pas ouverts sept jours par semaine ou sur de longues plages horaires. Un exemple parmi d’autres, le défunt Le Planet, en Beauce (qui a remplacé L’Impact), n’était ouvert que du jeudi au dimanche, de 16 h à 3 h. 
 
Malheureusement (ou heureusement, c’est selon) ces établissements ouvrent et ferment définitivement au gré de plusieurs facteurs, notamment en fonction de l’importance de la population LGBT locale et de son taux de fréquentation. Qu’on les aime ou non, il est pertinent et nécessaire de mentionner ici que ces bars jouent dans leur région respective plusieurs rôles dont celui d’être dépositaire / diffuseur des plus récentes publications LGBT (Fugues), de copies papier des guides gratuits de voyage fun maps, etc. Certains affichent sur leurs murs, à l’entrée même du local ou dans les salles de bain, les plus récentes publicités de l’heure : campagnes de sensibilisation au VIH/sida ou au VPH (virus du papillome humain), ressources et lignes d’écoute, acti-vités s’adressant aux LGBT, colloques, etc. Ces bars jouent donc concrètement un rôle de «mini-centres locaux d’information» pour la population LGBT locale. À la fermeture totale de ces éta-blissements, selon la ville, c’est une ressource locale dite  gay-friendly  parfois identifiée par un autocollant du drapeau arc-en-ciel à l’entrée, qui prend la relève du moins comme lieu d’échange et de retrouvailles, bien souvent un ou des cafés, comme c’est le cas à Trois-Rivières. 
 
Or, si l’on peut clairement se réjouir de la présence de plus en plus diversifiée de ces « ressources alternatives pour LGBT », c’est-à-dire des lieux de socialisation aux bars régionaux qui ferment – et je ne suis pas ici nostalgique de cette époque - de lieux précisément ouverts à la réalité LGBT et exempts d’homophobie, ce serait encore mieux et hautement souhaitable si ces endroits prenaient aussi le relais de la dimension «santé et services sociaux», c’est-à-dire le volet d’offre documentaire laissée vacante à la disparition du bar dédié, et ce, en offrant le plus d’information possible à la population LGBT locale. 
 
Je sais qu’à l’heure d’Internet, des ressources en ligne ou des « téléphones intelligents » on peut très bien faire avec « sans support papier », mais Internet n’est pas disponible partout et la bonne information non plus, même en 2015. C’est «généreux» pour ne pas dire courageux de s’afficher ouvertement  gay-friendly (du travail reste néanmoins à faire !); ce le serait encore plus si chaque établissement jouant localement ce rôle social devenait en plus un partenaire à part entière de la communauté dans son besoin d’information et de sensibilisation. Il me semble que ce souci additionnel de ces établissements commerciaux permettrait un passage réussi d’un certain esprit dépassé de clandestinité d’une époque donnée vers une offre plus affirmée, et ce, à la grandeur du vaste territoire québécois