Un autre genre d’amour (partie 3)

Frédéric Tremblay
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Frédéric Tremblay

Les soirées à trois de Sébastien, de sa fréquentation et de son ex se répètent à quelques reprises. Au moment où Jérôme a proposé à Nicolas de garder des clés de son appartement au cas où il y aurait une urgence, Sébastien a senti une pointe de jalousie le piquer. Mais plus les rencontres sans sexe et sans désir apparent s’accumulent, plus il cesse de s’inquiéter pour sa relation. Il se dit que Jérôme a bien le droit de connaitre lui aussi ce plaisir de soutenir que Sébastien ressent. Et malgré son ralentissement général et son humeur plutôt grise, il doit avouer que Nicolas reste divertissant. Il n’est peut-être que l’ombre de l’homme génial qu’il a déjà aimé, mais même cette ombre est plus brillante que bien d’autres lumières.

Nicolas continue d’utiliser les réseaux sociaux pour se manifester, désormais qu’il n’est plus sous le feu des projec-teurs. Il ne rate pas une occasion de tagger Jérôme et Sébastien à la moindre de leurs activités, voire à tous leurs repas. Sébastien se sent inconfortable, lui qui n’apprécie habituellement pas une telle exhibition, mais n’ose pas le dire à Nicolas par peur de le blesser. Son malaise est d’autant amplifié quand, à son prochain passage chez Louise, tous ses amis lerelancent à ce sujet. « Il est quand même mignon, ton nouvel ami Nicolas. Tu le sors d’où? » « C’est un ex du secondaire, en fait. Il est sorti de nulle part sans avoir besoin de mon aide. » « Est-ce que tu essaies le couple à trois toi aussi? », lui demande un Jean-Benoît goguenard. « C’est différent de ta situation, vraiment », répond Sébastien avec irritation. « Je sais pas ce qui est si différent, mais en tout cas, c’est suspect, renchérit Louise avec un sourire. Soit il essaie de te reconquérir, soit il veut cruiser Jérôme. » « Aucun des deux. Vous ne pouvez pas comprendre. » On se rebiffe et on lève les sourcils. « Tu ne nous expliques pas beaucoup non plus », remarque Maxime. « Je ne peux pas trop en parler. Mais si vous insistez, je peux vous le présenter. »
 
Tout le groupe s’enthousiasme de cette offre. Sébastien est également fier de son idée : il se dit qu’avec un peu de chance, Nicolas sera attiré par un de ses amis, et qu’il se détachera lentement mais sûrement de son couple. Sans se l’avouer clairement, il en est venu à le considérer presque comme une sangsue. À leur prochain café à trois, Sébastien propose une éventuelle sortie en club. Jérôme accepte d’emblée; Nicolas est plus hésitant. Il répète ce qu’il a déjà dit : qu’il se sent socialement déficient, qu’il ne veut pas se présenter aux gens dans cet état, il préfère se limiter à quelques amitiés solides, comme la leur l’est deve-nue. Sébastien insiste et finit par lui dire qu’il a déjà parlé de lui à ses amis et qu’ils tiennent à le voir en personne. Nicolas soupire, mais finit par plier.
 
Le vendredi soir de cette même semaine, ils sont donc une petite dizaine à se retrouver au Sky. Dans la file des vestiaires, alors que tout le monde se réchauffe comme il peut, Louise commence à faire la discussion à Nicolas. Il répond cordialement, place des blagues aux bons endroits et rit aux moments appropriés. Quand elle consi-dère qu’il passe le test, elle le refile à ses autres mignons et les entraine tous sur la piste de danse. Nicolas, timide, regarde plus les autres se déhancher qu’il ne le fait. Sébastien essaie de le dégêner en lui payant quelques verres – et tant pis pour la contre-indication des médicaments! Il finit la soirée en embrassant Jonathan et en lui laissant son numéro de téléphone, mais tous remarquent qu’il semble s’y sentir obligé.
 
Comme de fait, en écrivant à maintes reprises à son ami pour savoir s’il a tenté de revoir Nicolas, il apprend que ses textos sont restés sans réponse. Vu l’utilisation forcenée que fait Nicolas de son cellulaire, il peut difficilement prétexter qu’il n’a rien reçu. Sébastien finit par lui en parler directement, et assez sèchement aussi. « Mon ami n’est pas à la hauteur, c’est ça? » « Mais non, il est très bien, beau, sympathique et tout. Calme-toi. C’est juste que je ne me sens pas dans un bon état pour cruiser. Dès que je me sentirai mieux, je lui ferai signe. » Sébastien savait bien qu’il se verrait opposer cette éternelle justification, et il savait bien qu’il ne pourrait rien lui répliquer. Il ravale sa bile avec un immense sourire.
 
Une semaine plus tard, il n’y tient plus. Sans consulter Jérôme, il prend l’initiative d’avouer à Nicolas qu’il commence à se sentir envahi. Il se sent lâche de ne pas le faire de vive voix, mais il sait que la situation sera beaucoup plus facile à gérer s’il rompt virtuellement. Pourquoi y pense-t-il comme à une rupture, d’ailleurs? Peut-être parce qu’il n’a jamais coupé les ponts aussi radicalement avec un ami qu’il l’a fait avec d’anciennes fréquentations. Il lui envoie donc un texto : « Je suis content d’avoir pu t’aider à aller un peu mieux, mais là, c’est trop pour moi. J’ai besoin d’avoir du temps seul avec Jérôme. Je suis sûr que tu pourras trouver d’autres personnes pour te soutenir d’ici la fin de ta phase.» Nicolas répond presque aussitôt : «Non, s’il te plait, ne m’abandonne pas comme ça.» Sébastien ne répond pas. Nicolas insiste tant qu’il finit par le bloquer de ses contacts. Dans l’heure qui suit, quelqu’un cogne à sa porte. Il ne peut pas y croire et ouvre d’un geste furieux... pour se dégonfler aussitôt en trouvant Nicolas roulé en boule devant sa porte, en train de pleurer toutes les larmes de son corps. Il reste stoïque en le faisant entrer et en le serrant contre lui à son corps défendant.