Par ici ma sortie — nous et la société

LGBT et terrorisme

Denis-Daniel Boullé
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Étant né, ayant été élevé, fait mes études et travaillé à Paris, je suis, comme beaucoup, extrêmement touché du massacre du vendredi 13 novembre dernier. Mais en même temps dans la peine qui me touche, je ne peux pas oublier d’autres massacres, d’autres attentats, et ce, partout dans le monde. Je ne peux pas me dissocier de l’inquiétude de mon ami André Passiour, originaire d’Égypte, et chrétien d’Orient, pour l’extermination dont ces chrétiens sont aujourd’hui victimes. Je ne peux pas me dissocier de mes amis africains de face à ce qui se passe en Afrique. Et de mes amis libanais, ou de mes amis syriens, que j’ai rencontrés en France, à Paris, ici et ailleurs. Beaucoup ont fui leur pays en raison de la terreur, heureux que certains pays les accueillent. Mes amis sont athées, musulmans, juifs, catholiques, protestants et bouddhistes. Je les respecte dans leur croyance parce que leur foi rejoint les valeurs que je défends, parce que leur foi est empreinte d’ouverture, de générosité, de respect des différences. Parce qu’ils sont profondément humains, qu’ils soient straight, gais, lesbiennes, bi, trans, parce qu’ils ont ancré en eux le respect de l’Autre. Et beaucoup l’ont appris en étant confrontés à la haine, au rejet. Parce qu’ils savent que si l’on doit verser son sang, c’est pour l’autre et non contre l’autre. 

Bien sûr, je comprends la peur et son corollaire, la méfiance, face à la montée de l’intégrisme qui n’a de religieux qu’une lecture étroite et fallacieuse d’un grand texte. Mais le sang n’est pas même séché dans les rues de Paris, que déjà des voix s’élèvent pour s’en prendre aux musulmans et imposer des mesures de guerre. Je ne suis pas surpris de voir des hommes politiques en France surfer sur les attentats pour avancer leur agenda politique, instrumentalisant la peur, et le chagrin des proches de victimes. Même pas le temps de se recueillir pour prendre la mesure de ce que nous venons de vivre.

En revanche, ce qui me surprend c’est la violence des propos qui circulent sur les réseaux sociaux de la part de membres de la communauté LGBT. Ils relaient sans aucune analyse critique des informations qui sont le fonds de commerce des partis européens d’extrême droite qui n’ont qu’une seule réponse face aux questions que tout le monde se pose : une solution radicale face à tous les musulmans. Mieux ces mêmes gais et lesbiennes n’ont eu aucune gène à reprendre des déclarations – photo de l’homme à l’appui – de Vladimir Poutine. Des gais et des lesbiennes qui à peine plus d’un an, s’insurgeait contre ce même président au moment des Jeux olympiques de Sotchi pour l’adoption de lois anti-gaies. Ils oublient que la Russie sous Poutine est marquée par une corruption à tous les niveaux, que la liberté d’expression est menacée, que les opposants disparaissent, que les journalistes qui critiquent le régime sont assassinés. Et ces gais et lesbiennes pensent-ils un seul instant que Poutine ou les partis politiques d’extrême droite ont les meilleures réponses alors qu’ils ne cherchent qu’à mettre de l’huile sur le feu ? Qu’ils profitent de ce climat de peur qu’ils alimentent par leurs déclarations guerrières. Déjà en France, des manifestations d’extrémistes de droite, proches du Front national, ont manifesté appelant à chasser les islamistes de France. Islamistes, comme on dirait, catholiques, ou juifs. Aucune distinction face à l’Islam, ses différents courants parfois ennemis jurés comme entre chiites et sunnites. En fait, face au cheval aveugle du terrorisme porté par une idéologie religieuse radicale, nous devrions choisir le cheval borgne de l’extrême droite, pensé comme un moindre mal pour lutter contre le terrorisme. C’est faire fi de l’histoire, et surtout celle du XXe siècle. L’arrivée au pouvoir et le plus souvent de manière démocratique, des gouvernements autoritaires (Allemagne, Italie…) n’ont pas arrêté les bains de sang, bien au contraire. Et dans les minorités persécutées ou éliminées, les minorités sexuelles ont été dans le palmarès de tête. Ne tombons pas dans ce piège au risque de le payer très cher. 

De même, reprenant la même antienne des groupes d’extrême droite, ces mêmes LGBT sur les réseaux sociaux publicisent sans plus de réflexion la pétition demandant à Ottawa de ne pas accueillir les 25 000 réfugiés syriens avec comme raison, que peut-être des islamistes radicaux pourraient passer dans les mailles de vérification de sécurité. Si j’entends la préoccupation, je trouve la réponse un peu rapide. Peut-être faut-il rappeler que la très grande majorité des attentats commis l’ont été par des fanatiques qui n’étaient pas des réfugiés, ni même des clandestins. Comme le prouve l’identification des premiers terroristes responsables des attentats de Paris. Ils sont nés, et ont grandi en France. Doit-on alors fermer nos frontières pour que de potentiels terroristes ne posent le pied au Canada alors que ces derniers n’ont pas besoin de se fondre dans la foule de réfugiés pour abattre des citoyens ordinaires, détruire une salle de spectacles ? Et de faire ainsi payer des innocents en grand nombre de la folie de quelques individus. Cela n’a pas de sens.

Bien sûr, comme gai, je suis atterré par les exécutions médiatisées de gais par Daesch,  ou tout autre groupe d’obédience salafiste ou wahhabite. Mais je ne peux oublier les enfants, les femmes et les vieillards dont la mort sous des bombardements, ou par exécution, n’ont pas été aussi médiatisés. La barbarie comme on peut le voir, n’a ni sexe, ni couleur, ni orientation sexuelle, ni religion.  Je comprends l’inquiétude face à des actions de barbare pour qui la vie humaine, celles des autres comme la leur, n’a aucune importance. Je comprends l’inquiétude face à cette menace invisible et du doute que l’on peut émettre sur l’efficacité des services de sécurité et de renseignements des pays occidentaux. Mais d’en faire payer le prix à tous ceux et celles qui ont fui la Syrie pour échapper aussi bien à ceux qui défendent le président syrien, Bachar El Assad, qu’aux armées de Daesh, ne m’apparait pas comme la meilleure solution.

Nous avons des gouvernements élus, nous avons comme citoyens aussi des comptes à leur demander. Non pas seulement pour nous protéger, mais pour revoir aussi leurs relations avec des pays qui financent les groupes terroristes, ou qui entretiennent des relations étroites avec des pays qui ne respectent pas les libertés fondamentales. Nous devons aussi demander des comptes à tous nos dirigeants d’entreprises qui sans aucune gêne, et pour des raisons de profit et du confort de leurs actionnaires, acceptent des contrats avec des pays liberticides, et avec l’aval des gouvernements occidentaux vendent des armes à ces mêmes pays. Nous devons aussi nous poser la question sur une politique internationale qui n’a eu pour effet que de favoriser ce repli religieux fanatique. Et cela ne date pas du vendredi 13 novembre. Mais cela est bien plus difficile à faire que de fermer la porte à 25 000 réfugiés. Cela demande beaucoup plus de courage que de souscrire les yeux fermés – mais les oreilles grandes ouvertes – aux discours populistes de l’extrême droite qu’il suffit de jeter le bébé avec l’eau du bain, pour retrouver un notre petit confort, souhaitable, mais aussi très fragile comme nous le voyons aujourd’hui.