C’est possible!

GAIS, FRANCOS ET ONTARIO

Olivier Gagnon
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Mathieu :

On ne vous apprend rien : il existe une Francophonie canadienne bien active en dehors des frontières du Québec. Et évidemment, dans cette francophonie, comme dans toute société, on y retrouve une communauté LGBT. Comment se porte-t-elle ? Fugues s’est intéressé à la situation du nord de l’Ontario, où l’on retrouve une forte communauté francophone, une minorité qui survit dans ce grand Canada anglophone. Entrevue avec Stépha-ne Bazinet, un jeune homosexuel de 18 ans originaire de Sturgeon Falls et avec Mathieu Allard, un  homosexuel de 25 ans originaire du Lac-Saint-Jean, installé depuis quelques mois à Sudbury. 

 
Stéphane, Mathieu, j’aimerais entrer tout de suite dans le vif du sujet. Selon votre expérience bien différente, comment se porte la communauté gaie dans le nord de l’Ontario?
 
Stéphane : Dans mon coin, il n’y en a pas, c’est quasiment inexistant; mon propre réseau d’amis est plutôt hétérosexuel. On se connaît, mais on ne se parle pas, ce qui est typique des relations que l’on voit entre les gens. Lorsque des groupes se rassemblent, on peut constater des différences d’âge assez marquées et des diffé-rences de culture et de langue, dont certaines reflètent certains vieux conflits culturels. Une chose est certaine : la taille de la communauté fait que dans les partys, on peut voir des gens qui n’auraient pas l’habitude de se fréquenter en public, ça finit par créer des liens entre des personnes qui n’en auraient pas autrement. 
 
VilleMathieu : De mon côté, à Sudbury, ce n’est pas si mal mais je peux témoigner que la communauté gaie n’est pas très développée. On sent encore le poids du passé religieux qui est beaucoup plus présent ici qu’au Québec, si bien que les gens veulent demeurer discrets, ils gardent leur distance et leur anonymat sur les applications de rencontre par exemple… C’est difficile de rencontrer, alors que les gens ont la pression de ne pas se faire démasquer par leur entourage. Au Lac-Saint-Jean, je savais que cette réalité existait, mais je ne la vivais pas. Ici, c’est beaucoup plus visible. 
 
Mathieu, tu parles de la religion qui est encore très présente dans le secteur. De ton côté Stéphane, je crois que tu as vécu de l’homophobie un peu en lien avec ces valeurs, non ? 
 
Stéphane : Oui, j’en ai vécu, mais je ne crois pas que ça aurait été différent si j’avais été ailleurs. Cependant, je crois qu’il y a plus d’intimidation dans le milieu francophone qu’anglophone, surtout dans le nord de l’Ontario. Il faut dire que je suis allé à l’école catholique francophone, un peu comme la majeure partie des jeunes du Nord. C’est une éducation plus traditionnelle et plus conservatrice. La situation a changé au cours des dernières années – ces communautés deviennent de moins en moins pratiquantes, les églises se vident, mais on vivra encore un certain moment avec les générations qui y sont accrochées. 
 
Vous êtes tous les deux des francophones. Diriez-vous que c’est plus facile de rencontrer en français ou en anglais ?
Stéphane : En anglais. Automatiquement, je vais aborder les gars en anglais, parce que je n’ai aucune idée de leur niveau de langue en français, surtout à l’écrit sur le web. La conversation se déroule donc en anglais, mais une fois en personne, ça se passera en français. 
 
Mathieu : C’est commun chez les Franco-Ontariens de se parler en anglais, c’est souvent plus simple. Même pour moi qui me présente comme un franco du Québec, les gens m’abordent en anglais. Ils préfèrent l’anglais puisque leur niveau à l’écrit est souvent moins bon.
 
On peut certainement faire plusieurs liens entre les réalités des régions éloignées du Québec et celles de l’Ontario. Est-ce qu’on peut dire que les gais francophones du Nord veulent déménager vers le Sud systématiquement? 
 
Stéphane : Je vois cette tendance. Certains gars qui décident de rester dans le Nord vont faire le voyage vers Toronto et Ottawa plus souvent qu’autrement. 
 
Mathieu : Si on fait un lien entre les différents éléments, je crois que oui. Le français est plus présent dans des homme lunettecommunautés plus éloignées, surtout au nord de l’Ontario. Les jeunes francophones gais sont souvent obligés de s’expatrier et presque automatiquement, ça va se passer en anglais, que ce soit à l’université ou dans les milieux plus urbains. Il y a un certain dilemme qui s’installe : est-ce que je reste chez moi et que je restreints ma vie sociale, ou je vis mes expériences et je m’en vais dans le Sud de la province, quitte à perdre une certaine partie de mon identité? Il y a quand même des réseaux francophones, à travers les universités par exemple, mais au quotidien, c’est plus difficile. Au final, c’est semblable à ce que l’on vit au Québec, alors qu’il n’y a qu’un bar gai à Sudbury pour tout le nord de la province – il faut aller dans les grands centres pour faire ses expériences de jeunesse. Par la suite, certains décident de revenir s’établir, si bien qu’il y a moins de gens dans la vingtaine. 
 
Selon vous, est-ce qu’on peut s’attendre à une amélioration de l’ouverture et l’acceptation envers la communauté LGBT?
 
Stéphane : Ça s’en vient, mais c’est plus lent que ce qui se vit au sud, c’est certain. Pour certaines générations, je crois que ça ne sera jamais réglé, malheureusement.  
 
Mathieu : Pour ma part, je crois que ça dépend du parcours des gens. Dans mon réseau, j’ai beaucoup d’amis gais et lesbiennes, dont plusieurs viennent de l’extérieur du nord de l’Ontario. Je ne vis pas de discrimination, je vis ouvertement et comme Sudbury est un grand centre, c’est plus facile. Malgré tout, l’homosexualité est souvent un concept nouveau pour bien des gens, selon les origines culturelles de la famille. Mentionnons que bien qu’à première vue la situation semble peu favorable aux homosexuels, Sudbury et quelques villes du nord de l’Ontario ont une vie culturelle florissante, allant même jusqu’à célébrer la Fierté durant quelques jours de l’été. Rien de comparable aux grands centres, mais c’est un début!