Par ici ma sortie — nous et la société

En finir avec le costume cravate ?

Denis-Daniel Boullé
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Denis Daniel Boule

Lors de mon petit discours de remerciement lors de la remise du prix Iris Média lors du dernier gala Arc-en-ciel, j’en ai, paraît-il, choqué plus d’un (mais pas une), en qualifiant le costume cravate de  symbole patriarcal et phallocratique. J’aurais pu continuer sur la tendance hétéronormative qui gagne nos communautés, mais j’ai eu peur que l’on ne saisisse pas mon allusion. Pour cette chronique, j’ai décidé de m’amuser à un pour ou contre le costume dans un événement LGBT.

Pour

  • Qui dit événement, dit exception, donc par respect, on s’habille le mieux possible.
  • Le costume est le signe extérieur le plus courant de respectabi-lité, des costumes pour le travail jusqu’aux queues-de-pie pour les grandes cérémonies.
  • Le costume rend les gais plus crédibles comme me l’ont souligné plusieurs fois des acteurs du milieu communautaire LGBT devant s’asseoir à la table de décideurs.
  • De grands couturiers ont essayé de briser l’image guindée de cet uniforme. La tendance actuelle du costume ajusté met aujourd’hui en valeur les muscles et les fessiers, ou les bourrelets, c’est selon.
  • Le costume nivèle les différences sociales, de la même manière que l’uniforme porté par les étudiants de certaines institutions.
  • Le costume relève aussi du phantasme sexuel pour certains, de l’homme de pouvoir que l’on va débaucher, dont on va lentement déboutonner la chemise blanche, retirer le pantalon noir.
  • Enfin, la cravate peut devenir un accessoire sexuel lors des jeux de strangulation pour des érections garanties. Mais à user avec discernement.
 

Contre

  • Il y a d’autres façons de s’habiller qui sont tout aussi sympa pour montrer le respect et être dans le mode gala ou cérémonie. Le costume participe de l’hétéronormalisation. On fait comme les hommes, les vrais, ceux qui ne se féminisent pas.
  • Et puis, on continue de perpétuer le stéréotype du bon gai, propre sur lui, poli, bien élevé. Encore et toujours pour faire dispa-raître cette partie de nous pour laquelle nous avons été persécuté: le cul entre hommes. Nous ne sommes pas que cela, certes, mais nous sommes aussi cela. 
  • Le costume n’est pas détourné de sa fonction symbolique, comme une femme le ferait en le portant, ou encore un gars qui remplacerait le pantalon par une une jupe. Certains grands couturiers ont essayé de remplacer le pantalon par des paréos, des jupes-culottes, mais sans succès.
  • Le fait qu’aujourd’hui, que le costume puisse être sexy n’enlève rien de son expression de réussite et de pouvoir.
  • Il est un marqueur social, qui souligne les différences plus qu’il ne les efface. La coupe (le sur-mesure ou le griffé  étant le nec plus ultra), la qualité des tissus, l’usure ou non, témoigne d’une réussite sociale.
  • Des ministres, des députés hommes, se sont présentés au gala Arc-en-ciel en tenue de ville, et ce n’était pas pour manquer de respect aux communautés LGBT.
  • De vouloir s’intégrer à tout prix, d’être respecté, de donner une image de normalité a, dans un passé récent, poussé les organisateurs du gala à refuser que des drag-queens soient à l’accueil ou sur scène pour ne pas choquer (qui ?).
  • Enfin, ironie du sort, alors que le gala est en soit la célébration de la différence (orientation sexuelle, genre, expression du genre, queer), les gais présents confortaient les catégories de masculin et de féminin, renforçaient les stéréotypes du genre. Cherchez l’erreur !
  • Dans beaucoup de cérémonies, un code vestimentaire est précisé. Pas besoin de le mentionner sur les cartons d’invitation pour un gala LGBT, on se l’impose soi-même.
 
Un ami présent au gala me glissait à l’oreille pendant cette soirée qu’il était difficile de croire, devant tous ses gars cravatés et sur leur 31, que nos luttes avaient été initiées par des drags, des trans et des gars de cuir. J’avais envie d’ajouter : où sont les folles ? Ceux et celles qui ne se rassurent pas avec des discours sur la diversité, mais qui la vivent. Ils et elles n’avaient peut-être pas reçu de cartons d’invitations. Aujourd’hui, on a fait nôtre une remarque souvent prononcée par les hétéros : les gais, on n’a rien contre du moment que cela ne se voit pas. Que les hétéros se rassurent : on fait tout pour cela. 
 
Ceci dit, le gala était une réussite et aussi un moment important de partage, même si derrière toutes ces jolies cravates, ces noeuds papillon parfaits, on aurait aimé quelque chose de plus ludique et de moins guindé. 
 
Chronique futile ? Peut-être. Qui coupe les cheveux en quatre ? Sûrement. Mais tout a du sens et le fait de s'habiller de telle ou telle manière n'est jamais innocent. Face aux inquiétudes que nous vivons pour l'avenir de notre belle planète, à la folie des hommes et de leurs dirigeants (qui arborent toujours le solennel costume), il est bon de se rappeler que la fête, le partage, la musique, la bonne bouffe, les soirées entre amis, en famille, avec les voisins (même les nouveaux en provenance de Syrie) en feront toujours plus pour l'humanité que toutes les armes. C'est un peu le sens du temps des fêtes qui, je vous le souhaite, sera pour vous le meilleur antidote à la haine.