au féminin pluriel

Centre Rockland

Christine Berger
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Christine Berger

Dernièrement, Facebook m’a annoncé que c'était l'anniversaire de la première femme avec qui j'ai couché. Un élan obscur m'a menée à écrire joyeux anniversaire sur son mur. Un message propre: rien de compromettant, aucun sous-entendu. Mais j'ai hésité avant de le publier. Je sentais que cet innocent message allait déclencher quelque chose. Est-ce que ça titillerait mon amoureuse de savoir que j'envoie des voeux à cette femme qui m'a jadis envoûtée? Peut-être pas. 

Cette histoire remonte à plusieurs années. Une copine de l'université m'avait invitée à une soirée avec ses amis, tous des trentenaires. L'hôtesse, une jolie brunette en robe courte, nous recevait dans son loft. Tout le monde se connaissait, sauf moi. J'avais vingt ans.
 
J'adorais être dans cette soirée. Tout me charmait. D'abord, les bouteilles de vin et de Bombay. Ça changeait de la Boréale. Ensuite, la table de ping-pong dans la cuisine. Puis, le raffinement. Tous ces jeunes professionnels étaient vêtus de succès. Moi je portais des bas dépareillés, alors j'ai gardé mes espadril-les, une paire d'Adidas. 
 
La cible principale de mon intérêt était d'emblée le Bombay, mais à moment donné j'ai du percevoir quelque chose dans les regards que l'hôtesse posait sur moi. Oui, car je me suis retrouvée dans la salle de bain, ce lieu de confidence, avec mon amie, cet être ivre et bavard, à extirper informations et moults détails sur l'orientation sexuelle de «la fille en petite robe noire.» En gros, l'hôtesse était bi. 
 
Secrètement, je me suis émoustillée et j'ai établi que la robe noire devenait mon centre gravitationnel. Dans ce temps-là, en termes de flirt, je ne connaissais rien. J'étais hétéro, je me laissais séduire. J'avais trois moves: sourire, lancer des regards, boire. J'avais toujours eu une attirance pour les femmes, mais je n'avais jamais dragué. Non, car l'occasion ne s'était jamais présentée. 
 
À un moment donné, mon centre de gravité a téléphoné à Dubaï pour son travail, elle était toute recroquevillée sur son téléphone fixe, j'ai fait une manoeuvre pour lui libérer de l'espace et alors elle m'a caressé le bras. Elle a fixé mes iris de ses pupilles et ses paupières brillaient. Ce moment a duré l'éternité, c'est là qu'elle a colonisé mes pensées.
 
On a terminé la soirée dans un café-bar. Nous n'étions plus que trois. L'amie pompette, qui déployait une énergie toute éthylique à me convaincre de la reconduire chez elle à Longueuil, l'hôtesse et moi. J'étais sollicitée. Tandis que les propriétaires de l'établissement nous courtisaient, l'hôtesse m'a murmuré que je pouvais revenir chez elle quand je le voulais. 
 
Longueuil était de l'autre côté du fleuve, donc le bout du monde.?De toute façon, j'étais à vélo, alors j'ai reconduit les femmes dans le loft. Les deux me sommaient de rester pour la nuit. Leur insistance me déstabilisait. C’était louche; je ne me voyais absolument pas coucher avec mon amie. Alors je suis sortie dans le couloir avec la brunette. J'ai posé mes lèvres sur son gloss, elle a accueilli mon baiser, j'ai dit «On se revoit ?», elle m'a donné son numéro et j'étais euphorique. 
 
Ensuite, je ne pensais plus qu'à ça. Je l'ai recontactée et l'ai revue la semaine suivante. Tout ce que je portais était nouveau et beau car j'étais allée au Centre Rockland. On est retourné chez elle, je devais avoir l’air stressée. Elle m’a demandé si ça me ferait capoter si elle m’embrassait.  J'ai répondu non, ma voix grêlait. 
 
C'était la première fois que je faisais l'amour à une femme et on aurait dit que c'était la première fois tout court : j'étais comme un adolescent. 
 
Ensuite, vu qu'elle m'avait conquise, mon but dans la vie était de la revoir. C’était un réel challenge. Son intérêt pour moi n'était pas clair. J’essayais de la déchiffrer, mais je manquais de repères. Elle m'envoyait des messages qui commençaient par Darling, comportaient des Je t'aime bien, tu sais et s'achevaient par une pléiade de becs. Quand je la voyais, elle me faisait des avances. Mais elle finissait toujours par se défiler. C’était contrariant.
 
En dépit de ma frustration, je persévérais. Je ne savais pas comment rendre mon existence attrayante à ses yeux; je testais des approches. Un jour, elle m'a déclaré qu'elle adorait me lire. Là, l'ampleur de ma déses-pérance a éclaté au grand jour. Je me suis mise à lui envoyer des messages comme on écrit dans un journal: tranches de vie, états d'âmes, vaines tentatives d'esprit. Surtout des états d'âme: «J'ai pensé à toi aujourd'hui. Je ne sais plus pourquoi, j'ai pensé à toi. J'ai essuyé une défaite de taille, j'ai eu le goût d'aller prendre une bière, je ne voulais pas être seule, mais je n'avais pas le goût d'expliquer ma défaite, je détaillais ma liste de contacts pour trouver qui me sauverait l'humeur et j'ai pensé à toi. Je pense que c'est ça, c'est bizarre, je pense que c'est ça qui m'a fait penser à toi.»                                                
 
Tout pouvait me mener à tenter de me surpasser, entre autres l’univers qui m’inondait de signes. Par exemple, une semaine, j'avais aperçu un livre - un livre d’Eckhart Tolle, la papesse de l’instant présent – dans trois lieux différents, d'abord au café, ensuite au restaurant, puis dans un rêve près d'un container à déchets. La qualité du mystère m’incitait à me confier : «J'ai l'impression que la vie est une énigme à résoudre. J'aimerais la saisir mais il y a cette brume printanière qui m'empêche d'y voir clair.» 
 
À un moment donné, elle a cessé de me répondre. 
 
Elle a disparu de ma vie, devenant un personnage marquant du passé. Maintenant, j'aimerais savoir ce que sous-entend sa réponse à mes souhaits sur Facebook: « Je pense tellement souvent à toi. Vraiment xoxox. »