En attendant Russell

Récit réaliste et intimiste

Samuel Larochelle
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François Lévesque

Adolescent solitaire, Gabriel avait six ans lorsque sa mère s’est suicidée. Dix ans plus tard, la vie continue de s’acharner : victime d’intimidation, il ne trouve aucun réconfort auprès de son père, un indemnisé du gouvernement. Déchiré entre ses blessures d’enfance et ses espoirs envers le monde adulte, la tête pleine de sa passion pour le cinéma ou maintenue fermement au fond de la cuvette des toilettes par son bourreau, le jeune homme flirte avec la mort et flanche pour son premier amour : Russell Crowe. En attendant Russell est le nouveau roman de l’écrivain et critique cinéma du journal Le Devoir, François Lévesque. 

En attente de russellAyant l’habitude d’écrire des romans noirs, policiers et d’épouvantes, l’auteur a commis cette fois un récit initiatique, réaliste et intimiste. «J’ai grandi avec les romans de genre et j’adore en écrire, mais cette histoire commandait un autre style, explique-t-il. Je la portais en moi depuis des années, sans arriver à la sortir. Quand j’ai décidé d’écrire autrement, ça a débloqué. Je n’étais plus arrêtable!»
 
La forme a changé, mais le fond se concentre à nouveau sur les thèmes fétiches de l’auteur : enfance, traumatisme, et marginalité. Le jeune Gabriel étant ostracisé par sa classe sociale, sa mère suicidée et son homosexualité. «On n’écrit jamais aussi bien que sur ce qu’on connait. Le récit du personnage est une version à peine maquillée de ce que j’ai vécu à Senneterre, en Abitibi. Comme plusieurs jeunes gais, j’ai appris à composer très tôt avec la marginalité. Lorsque je suis arrivé à Montréal, j’avais l’impression d’être à la maison pour la première fois de ma vie. Mais paradoxalement, quand j’écris, les paysages abitibiens ressortent. Cette marginalité a fait de moi qui je suis. Je ne la regrette pas.»
 
François Lévesque parle ouvertement de son homosexualité, mais jamais il ne nomme l’orientation sexuelle de son protagoniste ni les insultes qu’on lui lance. «Ne pas nommer l’homosexualité, ça rendait la chose encore plus tragique. Puisqu’on est beaucoup dans sa tête, c’était une façon de suggérer que lui-même n’est pas capable de nommer ce qu’il est. De la même manière, ne pas écrire les mots “fif” ou “tapette”, tout en suggérant que c’est ce qu’on lui dit, ça démontre que Gabriel bloque les mots dans sa tête. Lorsque j’écris, j’essaie que le choix des mots éclaire la psychologie des personnages.»
 
Si l’intimidation fait beaucoup parler d’elle depuis quelques années, les lecteurs ont moins l’habitude de suivre une victime qui fantasme sur son bourreau. «C’est peut-être une manifestation du syndrome de Stockholm ou une forme de haine intériorisée. À force de te faire rabaisser, tu en viens à croire que les autres ont raison et tu ne les deteste plus. C’est fucked up quand tu vis ça! Je trouvais ça intéressant de rendre compte de son conflit intérieur : il en veut à son ancien ami de lui faire subir ça et il est attiré par lui. Il y a quelque chose de non résolu entre eux depuis l’enfance.»
 
Gabriel semble pourtant comprendre la mécanique sociale qui fait de lui une victime. « En raison des épreuves qu’il traverse, il se pose en périphérie du monde et développe une grande sensibilité. Il analyse le comportement des autres avec beaucoup d’acuité et comprend ce qu’on lui fait. Par contre, il ne tourne pas son regard vers lui, car ça ferait trop mal. »
 
Confirmant son attirance pour la gent masculine grâce à un acteur de cinéma, et vibrant à l’idée de devenir réalisateur, afin de diriger l’action au lieu de la subir, l’adolescent goûte au pouvoir salvateur de l’art. À l’image de l’écrivain. « Je dessinais avant d’apprendre à marcher et j’ai fait mon cégep en arts visuels, avant d’étudier à la maîtrise en études cinématographiques. À cinq ans, j’ai découvert le cinéma en regardant un film d’horreur et j’ai eu un coup de foudre qui a changé ma vie! Après ça, je regardais tous les films qui me tombaient sous la main, de façon compulsive. La lecture et l’écriture ont aussi été des modes d’évasion très puissants. C’était donc logique pour moi de clore la boucle du personnage en laissant entendre qu’il se donnait la permission de pousser sa passion pour le cinéma, et de prendre sa vie en main. Je voulais faire cheminer Gabriel pour qu’il tourne le dos à son bourreau et aux lieux de ses tourments, en évitant le misérabilisme. »  
 
En attendant Russell de François Lévesque, Éditions Tête Première, 2015, 130 pages