2 lesbiennes rebelles à Paris

Les éditions sans fin poursuivent la réflexion politique

Julie Vaillancourt
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2 lesbiennes rebelles à Paris

En 1979, le collectif Amazones d’hier, lesbiennes d’aujourd’hui voit le jour. Quelques années plus tard, en pleine effervescence du mouvement lesbien à Montréal, est créée la revue trimestrielle éponyme (1982-1999) de réflexion politique portant sur le sens du  lesbianisme et du militantisme lesbien. Quinze ans plus tard, Dominique Bourque et Johanne Coulombe décident de faire revivre AHLA, avec la publication d’un numéro consacrée à Danielle Charest, afin de mettre en lumière le travail de cette cofondatrice et pionnière. Afin de poursuivre la réflexion, Bourque et Coulombe lancent Les éditions sans fin, dont la première publication se veut une bande dessinée inédite, créée par Danielle Charest et Laura Bernard. 

Dominique BourqueL’appellation Les éditions sans fin, s’inspire de la pièce de théâtre de Monique Wittig, intitulée Le voyage sans fin, qui se veut une réactualisation du célébrissime ouvrage de Cervantès, Don Quichotte, explique d’emblée Dominique Bourque. Bien entendu, la pièce de Wittig représente les principaux protagonistes, comme lesbiennes. «Des personnes qui n’ont pas la même vision du monde que la majorité des gens. Ils avancent dans le monde en se préoccupant des femmes, des filles et des pauvres, avec cette volonté de changer le monde», ajoute Dominique. C’est dans cette perspective des justiciers de la littérature que Dominique Bourque et Johanne Coulombe fondent leur maison d’édition, exposant ainsi la genèse de leur mission : «donner la parole aux lesbiennes qui ont le courage d’être visibles, malgré ce que ça peut impliquer». Même si cette mission cache une certaine utopie, avoue Dominique, «on voulait ouvrir les portes aux réalités dont on n’entend pas parler, qui sont souvent censurées. Les textes que nous avons à l’heure actuelle ont été rejetés par d’autres maisons d’édition [qui privilégient les discours hétérocentrés]. Ce sont des œuvres de qualité, qui ont un intérêt de poids pour nous et qui sont très parlantes. C‘est probablement la raison du fait qu’elles ont étérefusées ailleurs..»
 
Ainsi, la première parution des Éditions sans fin, est une bande dessinée, un genre à priori très politique, souligne  Dominique : «C’est accessible, démocratique, l’image parle et rejoint. C’était pour nous une occasion d’ouvrir les portes d’une façon non prétentieuse, avec humour, sans être dépourvu d’un regard politique». Depuis quelques années, la réappropriation des discours lesbiens et féministes par le biais du roman graphique est en vogue, notamment avec Le bleu est une couleur chaude de Julie Maroh, ou encore avec des bédéistes telles Obom (J’aime les filles), Gauthier (L’enterrement de mes ex), sans oublier Alison Bechdel (Are You My Mother?) et Véro Leduc (C’est tombé dans l’oreille d’une Sourde), ajoute Dominique Bourque, qui présentait justement une communication sur la bande dessinée au 7e Congrès International des Recherches Féministes à l’UQAM. C’est dans ce contexte que la bande dessinée Deux lesbiennes rebelles à Paris, créée par Danielle Charest et Laura Bernard fera office de première parution aux Éditions sans fin. 
 
Si l’œuvre de la militante lesbienne radicale Danielle Charest (1951-2011) fut l’objet d’un numéro hommage d’AHLA en novembre 2014, Dominique Bourque avance qu’elles ont récemment découvert que cette cofondatrice d’AHLA avait scénarisé une bande dessinée : «Dans le premier AHLA, elle avait fait une bande dessinée, avec une fille dont ont voit la tête qui émerge disant : ha, il faisait chaud dans le placard! On a vu qu’elle avait persévéré, en s’associant avec une illustratrice française Laura Bernard. Leur projet a duré 7 ans.» Ainsi, la bande dessinée émerge du placard : l’histoire de deux lesbiennes, qui au début des années 2000 n’arrivent pas à se rejoindre, puisqu’elles ne possèdent pas de téléphone cellulaire. La diégèse se situe à Paris, alors qu’une Québécoise tente d’y retrouver son ex-amante. Une histoire de communication, de quiproquos culturels, de codes sociaux, de lesbianisme, «une rencontre entre deux francophones qui ne sont pas Parisiennes d’origine, qui se retrouvent en marge, avec leur regard sur le monde, et cette nécessité d’y intervenir». D’ailleurs, cette idée d’intervenir, de communiquer et d’échanger entre cultures francophones rejoint le mouvement féministe des années 70 – alors que plusieurs françaises viennent au Québec – puis, en 1980, les années glorieuses du lesbianisme, où Montréal est très active, explique Dominique : «On retrouve cela dans l’œuvre de Danielle, puisqu’elle a habité en France. Je pense que beaucoup de lesbiennes vont s’y retrouver. On sent ce réseautage, cette complicité.» D’ailleurs, il est d’autant plus intéressant que cet ouvrage prenne vie par le biais de la bande dessinée, un médium qui propose un discours politique, non seulement par le texte, mais aussi l’illustration. Alors que les lesbiennes furent longtemps invisibles, voilà que cette sortie du placard de la bédéthèque propose une double visibi-lité, conjuguant deux médiums. « D’autant plus que c’est une double autoreprésentation, car c’est une lesbienne qui écrit et une autre qui dessine», ajoute Dominique «en plus d’être publiées par des lesbiennes. Toutes les conditions sont réunies, pour qu’il n’y ait pas de distorsions dans la présentation de ces représentations». 
 
Pour l’avenir, les Éditions sans fin désirent publier des collections thématiques, dont une sur Michèle Causse. Une façon d’honorer les acquis de ces pionnières du féminisme, tout  en les présentant à la jeune génération. D’ailleurs, le féminisme semble peu en vogue chez les jeu-nes, hypothèse que Dominique, enseignante en études féministes et de genre à l’Université d’Ottawa, commente : «Ma perception est que les jeunes, en général, sont dans d’autres préoccupations; environnement, politique, pauvreté, ce qui est pertinent. Nous sommes dans le post-modernisme, à une époque où l’histoire n’est pas très importante. Nous sommes dans l’instantanéité, l’individualisme et le plaisir…Peut-être face à la morosité du monde dans lequel ont vit? On a besoin de s’occuper de soi, d’avoir des divertissements…Tout ça arrive au bon moment pour la mondialisation. Je pense qu’il y a des enjeux qui ont échappé à la jeune génération, d’autres qui nous ont échappés aussi, donc il y a un équilibre, mais je pense qu’il y a une planification de cette image qu’on a du féminisme : on a voulu le dénigrer. Le mouvement féministe est menaçant pour la société dans laquelle on vit. Menace au patriarcat, mais aussi sur le plan de l’hétérosexualité et de l’économie. La cellule familiale est ce sur quoi tout cela été bâtit : elle rapporte et maintient l’ordre des choses. Elle est fondamentale, c’est un pilier. Dans cette optique, les gouvernements ont intérêt à ce que la femme reste femme au sens que le veut la société, c'est-à-dire enfanter et demeurer séduisante le plus longtemps possible. C’est inaccessible, mais économiquement très via-ble, car les femmes consomment pour rester jeunes. On favorise une société de l’image, où l’être devient le paraître. Pour ça, il ne faut pas que la société soit critique, alors on dénigre les intellectuels, les militants, sauf dans certains champs moins menaçants. Mais le mouvement féministe dérange, d’où le fait que nous avons vécu un tel backlash. Donc on voit revenir l’hypersexualisation, qui commence dès l’enfance (on imprime des strings sur les couches!) avec une précocité des relations sexuelles. Les stratégies sont tellement bien mises en place, que les gens et lesjeunes ne les voient pas venir», conclut Dominique Bourque. De cette réflexion sociale judicieuse et profonde, que rajouter de plus? L’espace accordé nous manque ici, mais le dialogue continue, notamment avec les Éditions sans fin… 
 
Lancement de Deux lesbiennes à Paris publié aux Éditions sans fin, le 18 décembre, 19h. Entrée gratuite. Centre communautaire des gais et des lesbiennes de Montréal (2075 rue Plessis).