Entrevue avec Florent Siaud

Aller là où l'on n'ose se risquer

Denis-Daniel Boullé
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Photo prise par © Stéphanie Rebbecu

Il est des textes qui nous fascinent. Des textes qui nous rentrent dans le corps comme des coups de poing. Des textes qui finissent par nous habiter. Et quand on est metteur en scène, soit on ferme les yeux sur la dernière ligne en se disant : ce  n'est pas pour moi. Soit on décide de s'y jeter plus par folie que par raison. Le metteur en scène, Florent Siaud, n'a pas hésité à prendre à bras le corps 4.48 Psychose de Sarah kane, un texte éclaté qui ne cesse de fuir dans des chemins de traverse, là où l'on n'ose se risquer de peur de se perdre ou de perdre la raison. Sarah Kane est rarement jouée.

Peu ose appréhender une oeuvre aussi complexe, cette voix ou plutôt ces voix qui se succèdent, se répondent, et se font écho émanant portées par un seul et même personnage : une femme. Et qui de mieux pouvait s'immerger dans l'univers de Sarah Kane que Sophie Cadieux, qui tout en restant la même peut multiplier les métamorphoses. Rencontre avec Florent Siaud.

 

Parce qu'on connaît l'histoire de Sarah Kane et de son passage dans l'univers psychatrique et qu'on associe le titre 4.48 Psychose, le danger réside à n'en faire qu'une simple illustration de la maladie ?  

Florent Siaud. Il est vrai que les productions que j'ai vues de  4.48 Psychose tendait toujours à mettre le texte dans un univers clinique avec des décors très blancs, des gens en blouses blanches et parfois on incarne la voix du médecin avec un second comédien, ce qui nous plonge directement dans le milieu pscychiatrique. Moi, je ne cherche pas à expliquer ce qu'est la psychose, mais au contraire, à investir une espèce de conscience explosées sous le coup de la maladie, et qui nous invite à un voyage initiatique au plus profond du trouble, au plus profond de l'imaginaire. Un voyage initiatique qui connaît parfois des fulgurances mystiques et qui parfois descend aux enfers pour nous faire rencontrer la noriceur. À travers ce texte, nous sommes projetés dans l'étrangeté de cette conscience qui voit le monde beaucoup plus large et plus complexe que nous, avec nos simples consciences soit-disant saines d'esprit. 

Mais à travers un seul personnage, il y a une multiplicité de voix. Le texte de 4.48 Psychose est polyphonique ?

Il y a une phrase dans le texte où le personnage dit : “Je suis une symphonie en solo”. Cela résume le projet que l'on a construit avec la complicité de Sophie Cadieux. On ne s'attache pas à restituer la voix de quelqu'un de malade, voire la voix de la maladie. Cette voix est parlée par plein d'autres voix, comme la voix de la conscience mystique, la voix de la monstruosité des enfers, la voix de la raison psychiatrique, la voix du public aussi parce que le personnage s'adresse parfois de manière direct àa lui. En fait le personnage est parlé et agi par plein d'autres voix qui sont ses alter egos, des hétéronymes, qui chacune apparaissent pour mieux disparaître et laisser place à d'autres voix. Sophie Cadieux devient un choeur à elle-soeur et laisse grouiller les voix et les consciences à l'intérieur d'un seul et même corps. 

Qu'est-ce qui vous a motivé à choisir Sophie Cadieux?

Parce que c'est une virtuose. Elle est redoutablement efficace et peut jouer sur tous les registres, utiliser toutes les cordes de sa voix tout en ayant une grande maîtrise des différents niveaux de jeu. C'est sa voix qui a été l'élément prépondérant dans le choix. Je ne cherchais pas une femme qui joue les junkies, ni une femme qui soit explosée par la maladie ou la dépression, mais une femme qui dégage beaucoup de jeunesse et de lumière. Avec Sophie Cadieux, nous restons dans l'ambiguïté, dans le paradoxe et dans le jeu avec le spectateur. 

Comment on aborde-t-on un texte aussi ardu ?

En fait, je reprends une comparaison empruntée à Sophie Cadieux qui a dit que c'était un texte qui avait beaucoup de serrures et très peu de clefs. J'aurais envie de dire qu'il n'a aucune clef. Et en même temps, il faut éviter l'écueil principal, c'est-à-dire d'en faire un spectacle hermétique ou énigmatique qui se contenterait d'être fragmenté ou éclaté pour se justifier. On prend le texte à bras le corps pour créer une lame de fonds qui respecte le caractère fragmentaire et poyphonique de l'écriture de Sarah Kane tout en le nourrissant qui vient du plus profond de l'âme humaine pour l'amener vers une finale stupéfiante, dense et source de questionnement pour le spectateur. 

Vous avez pris le texte anglais et demandé à Guillaume Corbeille de le traduire. Il existe pourtant  une traduction en français de 4.48 Psychose ?

La traduction française qui existe ne rend pas toujours compte des différents niveaux de langue de l'écriture de Sarah Kane, notamment l'utilisation d'un vocabulaire familier, comme des injures. Pour moi, je voulais retrouver l'efficacité d'une langue plus efficace, et plus proche du québécois. Il fallait que ce soit plus direct dans les enchaînements tout en conservant le texte et son brio stylistique. Et Guillaume Corbeille a fait un travail remarquable. 

Vous vous attaquez toujours à des textes que beaucoup considère comme immontables ? Pourquoi ces défis ?

Il faut que je sois déstabilisé, que je ressente un choc, pour me décider à monter un texte. Il faut que je sois saisi sans comprendre sur le moment pourquoi. C'est la condition sine qua non pour moi. Je pourrais dire en résumé : j'adore un texte mais il est trop compliqué à monter pour moi, donc je le fais. Pour 4.48 Psychose de Sarah Kane, ou encore Quartett de Heiner Müller, il me faut environ trois ans de travail. Parce que je dois déchiffrer un texte qui me touche mais auquel je ne comprends rien. Et je ne cherche pas à simplifier le texte mais à mettre un peu de lumière dans l'obscurité sans pour autant aplanir les difficultées rencontrées. C'est un chemin très long à trouver.

Pour chaque pièce, j'ai comme une routine, je tiens un journal, que je relis très régulièrement. J'écris dedans des comptes rendus de lecture. Je lis tout sur l'auteur auquel je me confronte, comment il a traduit en mots son univers mental et son univers imaginaire. Je tente de découvrir quelles sont ses ambiguïtés, ses paradoxes. C'est essentiel pour moi parce que cela du fil à retordre pendant les années qui précèdent le spectacle. Si je ne cherchais qu'à mettre en scène ce qui me préoccupe de façon directe, j'aurais moins ce combat, cette dimension dialectique qui me donne beaucoup de sève dans mon travail.

C'est un peu une longue quête, voire une longue enquête, ou encore un casse-tête dont j'essaie de trouver une solution, le dernier morceau, même si il n'y en a pas car la plupart du temps ce sont des auteurs complexes et insaisissables. Mais ça m'aide à lire le monde autour de moi de passer par quelqu'un d'autre en tentant d'épouser un autre point de vue qui est celui de l'auteur. Et je note tout dans mon cahier. Les rencontres avec l'équipe de travail, ce que m'inspire une exposition, des spectacles, un voyage, etc., qui peuvent apporter un éclairage nouveau que je n'avais pas vu dans le texte que j'ai décidé de monter. 

Vous avez collaboré à la mise en scène d'opéras, vous enseignez le théâtre à l'université, comment arrivez-vous à concilier les deux ?

Même au cours de mes années universitaires, je faisais des mises en scènes, et donc je n'avais pas à chosier. C'est en fait une double pratique qui se nourrit mutuellement, même si, aujourd'hui, je  me consacre plus à la mise en scène. Mais je lutte quotidiennement contre la catégorisation, qui est moins forte au Québec qu'en France. En France, on est universitaire ou metteur en scène pas le deux, mais les choses commencent à changer. Je lutte contre les catégorisations même dans les pièces que je monte. Je brouille les frontières, les genres, parce que nous appartenons à plusieurs monde, que nous avons plusieurs consciences, plusieurs imaginaires, et différentes façons de les exprimer à notre disposition. 

 

4.48 Psychose de Sarah Kane. Mise en scène : Florent Siaud. Théâtre de la Chapelle, du 27 au 30 janvier et du 2 au 6 février 2016.  www.lachapelle.org