La chronique du Conseil québécois LGBT

Prendre de la place

Marie-Pier Boisvert
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Marie-Pier Boisvert

Au début du mois, quand je suis arrivée aux bureaux du Conseil après le congé des Fêtes, j’ai été frappée par l’invisibilité de notre porte : absolument rien qui indique qu’on soit là, sauf si vous y avez été invité. On me le fait souvent remarquer, d’ailleurs : « J’ai pensé m’être trompé d’adresse, y’a pas d’affiche dans la porte! »

C’est quand même étonnant, la question de la visibilité est quand même centrale, dans notre communauté. J’ai donc songé à mettre une affiche, à décider qu’il fallait qu’on prenne de la place sur notre rue. Ça m’a poussé à me poser deux questions qui me semblent assez évidentes :
 
1. Est-ce que ça sert à quelque chose?
 
2. Est-ce que c’est risqué?
 
Commençons par l’utilité. La visibilité ça peut être très utile, surtout pour faire avancer des enjeux qui sont jugés « radicaux » par certaines personnes (parce que oui, il y a encore des gens qui croient que l’homosexualité c’est une maladie). C’est utile aussi parce que quand on voit, qu’on entend des personnes ou des groupes qui parlent de ces enjeux, on arrive à les comprendre (lentement mais sûrement) et on trouve peut-être le courage de prendre nous-même la parole pour parler de nous et de nos propres idées « radicales »
 
C’est ce qui m’est venu à l’esprit quand j’ai lu l’article récemment paru sur Fugues.com au sujet du nombre grandissant de personnes trans dans l’armée canadienne. Je cite : « Le colonel Marc Bilodeau, directeur des politiques médicales dans les FAC, expliquait cette augmentation par une plus grande tolérance au sein de l'organisation de même que dans la société dans son ensemble. » Ce n’est pas qu’il y ait plus de trans, mais qu’elles et eux se sont rendus visibles, et ont permis à d’autres de prendre de la place.
 
On évoque souvent l’idée de « prendre de la place » comme d’une chose négative, un comportement contre lequel il faudrait se prémunir. C’est qu’on aura toujours des gens proches de nous pour penser que « le silence est d’or ». Ces personnes, en plus d’avoir de la misère à entendre des opinions différentes de la leur (!) ou de la difficulté à sortir de leur zone de confort (!!), vont probablement évoquer rapidement l’enjeu #2 : le risque.
 
C’est quoi, le risque? Le risque, c’est de se faire péter nos vitres si on met un drapeau arc-en-ciel sur la porte. C’est de se faire mettre dehors par nos parents après notre «coming-out». Juste ça, t’sais.
 
Certains auront peur que notre risque soit utile, qu’il dévoile véritablement des failles, des erreurs, que dis-je, des horreurs. Alors,  on entendra qu’on se met soi-même en danger, qu’on l’a « cherché », que si nos idées sont reçues avec de la violence, on la mérite. Il ne leur viendra pas à l’idée que c’est une forme de violence que de nous dire de nous taire.
 
En tant que militante pour les droits des personnes LGBT, ça devrait être évident que j’ai une place à prendre, et que c’est même un devoir de prendre cette place. Mais la pression de rester tranquille et de concilier plutôt que de s’imposer, elle est forte. Et je dis ça même en sachant que pourtant, j’ai les moyens de prendre ce risque : une vitre brisée, on peut la remplacer, et je vais pas non plus perdre ma job si je milite un peu trop fort. Mais c’est loin d’être toutes les personnes LGBT qui ont ce luxe, et la peur prend souvent le dessus – légitimement.
 
Prendre de la place, c’est risquer de se faire « remettre à notre place  (…)» même si en fait, on fait simplement prendre *notre* place. On dit qu’on est là. On s’assoit à la table avec les grands. Je ne suis pas pressée de mettre une affiche CONSEIL QUÉBÉCOIS LGBT devant nos bureaux. Ça se fera éventuellement. Mais j’aimerais qu’on fasse un peu de place à celles et ceux pour qui, devant le choix d’être visible ou non, l’enjeu « risque » prend, justement, toute la place. Ce n’est pas en leur criant « PARLEZ PLUS FORT! » que ça se fera, mais déjà, en les invitant à « prendre place », on aura fait un bout de chemin.
 
Et à ce niveau-là, on risque pas grand-chose… Bon, à part peut-être de devenir plus conscients de nos privilèges. Dure vie pareil, hein?