Chasteté et châtiments

Frédéric Tremblay
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Frederick Tremblay

Un soir où tout le groupe est rassemblé pour souper au quartier général qu’est devenu l’appartement de Louise et Jean-Benoît, où le vin coule à flot et où les éclats de rire se répondent les uns aux autres en un écho infini, la vieille fausse grand-mère, aussi imbibée que tout le monde, se lève sur sa chaise. «Mes p’tits gars, je vous aime bin, mais je vous aime pas assez. Je suis une cougar insatiable, et j’ai besoin d’autres beaux jeunes hommes à me mettre sous la dent. Vous m’avez présenté Valentin (elle lui souffle un baiser), Charles et Martin qui ne viennent jamais nous voir, Dominic qui... (Constatant que le nom a aussitôt épaissi l’ambiance, elle ne finit pas sa phrase.) Bref ça manque de sang neuf. Je n’ai plus l’âge de chasser, mais je me fie à vous pour amener de la chair fraîche dans nos festins, des coqs dans mon poulailler, pis d’autres métaphores animalières, là.» Tout le monde trinque à l’ordre sous forme de proposition, pendant qu’on fait déjà défiler dans sa tête toute sa liste de contacts pour trouver qui pourrait lui plaire.

Rendez-vous est pris pour le même soir de la semaine suivante. Dans les jours qui suivent, on ressuscite d’anciennes relations, on prend des nouvelles d’ex à qui on n’avait plus parlé depuis longtemps, on écume les applications de rencontre pour repérer les candidats intéressants. Chacun est satisfait de son côté, autant émotionnellement que sexuellement, mais tous tiennent à leur chère Louise, et ils comprennent que son bonheur est inversement proportionnel à leur tranquillité. La machine qu’ils mettent en branle produit une telle demande qu’ils doutent que l’offre puisse la satisfaire – ne serait-ce qu’en termes de grandeur d’appartement. Ils se tiennent au courant de leurs recherches et s’entendent pour dire qu’ils inviteront tout au plus quatre nouveaux mignons. Ils s’envoient des photos et des descriptions sommaires et s’entendent sur ceux qui feront le cocktail le plus explosif. Ils ont tous hâte d’arriver au souper en question pour vérifier la justesse de leur choix.
 
Louise trépigne d’impatience quand ils lui annoncent qu’ils ont exaucé son souhait. Elle accueille le premier nouvel invité avec politesse, le deuxième en souriant, le troisième en sautant de joie et le quatrième en passant près de s’évanouir. À chaque sonnerie les habituels pouffent un peu plus fort, fiers de leur effet. Tout ce beau monde passe à table et se met à jaser. Rien qu’aux questions d’introduction qu’on se pose d’un côté et qu’on ne se pose pas de l’autre, il devient rapidement évident que quatre inconnus se sont greffés à un groupe déjà bien soudé; mais installés dans le jeu de la découverte, de l’exposition, de l’humour et du charme, les quatre nouveaux oublient tout aussi vite ce qu’ils considè-rent comme un détail insignifiant. Parce qu’ils voient dans tous les convives du gibier d’égale valeur, ils ne se rendent pas compte qu’ils sont les proies principales et que le piège est en train de se refermer sur eux. L’invité de Sébastien, qui essaie de s’en tenir proche, est poussé à parler à l’invité d’Olivier; et l’invité de Maxime, qui trouve Jonathan particulièrement de son goût et ne sait pas qu’il s’agit du chum de son hôte, est réorienté à son insu vers l’invité de Jean-Benoît. Louise assiste presque en retrait à cette autre version du dîner de cons, se contentant d’envoyer quelques piques pour le stimu-ler, et le reste du temps s’amusant follement du spectacle de l’homosexualité débridée.
 
On parle d’abord école et travail, puis amis communs, et après un détour rapide par la politique, on en arrive à l’indémo-dable sujet des affaires de couche. Oli-vier, avec un sourire en coin qui montre qu’il s’apprête à jouer son joker, pousse la conversation vers le sujet du nombre en avouant d’emblée qu’il a probablement couché avec une trentaine de personnes. Ses amis lui succèdent sur le ton de l’aveu, même s’ils connaissent déjà les statistiques en question. L’invité d’Olivier s’amuse des comparaisons sans trop s’y impliquer. On finit par le confronter, et il répond : «J’ai seulement couché avec mon ex.» Le demi-ami de Sébastien échappe un rire méprisant. « À 20 ans, tu as couché avec un seul gars?» «J’ai 23 ans », précise l’intéressé avec candeur. «Encore pire!» «Pire? Qu’est-ce qu’il y a de si pire là-dedans?» L’autre hausse les épaules. «Il faut de tout pour faire un monde, j’imagine. Même des pognés.» «Je ne suis pas pogné. C’est juste que j’ai eu un seul chum et que je suis pas du type one-night.» 
 
Son vis-à-vis lève les yeux au ciel. «Moi qui pensais que tous les gais étaient libres...» «Bon, ça y est! Maintenant, la seule façon de profiter de sa liberté, c’est d’avoir du sexe!» «C’est assumer son désir.» «Je m’assume. J’ai d’autres passe-temps, c’est tout.» «C’est correct. Pas besoin de te justifier. Je t’accepte quand même.»  «Refuse-moi si tu veux. Voyons donc! Est-ce que tu es vraiment en train de faire du chaste-shaming? Comme si c’était mieux que du slut-shaming!» «Je ne te méprise pas.» «Avertis ta face, elle dit le contraire.» «En tout cas. Ta vie doit être plate. Je te souhaite de comprendre un jour. Quand tu tomberas sur un bon baiseur, peut-être...» Louise, sentant qu’on est près d’en venir aux couteaux, prend le contrôle de la situation. «Bon, assez parlé de cul! Heureusement qu’on est autre chose que ça dans la vie, sinon, j’existerais plus depuis longtemps!» Les tensions fondent comme neige au soleil face à sa bonne humeur contagieuse. On oublie dans le dessert et la légèreté cet étrange duel qui, se dit Louise, lui prouve qu’il y a encore un fort potentiel de divertissement en 
dehors de son cercle d’intimes.