Flirts au féminin

Rue Laurier

Christine Berger
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Christine Berger

Ça faisait sept ans que je n'étais pas allée chez le dentiste. Alors, j'ai décidé de prendre un rendez-vous. 

Mon dentiste était mort trois ans plus tôt, m'a appris sa secrétaire. Ça m'a déroutée, alors j'ai décidé de changer d'établissement dentaire. À la suggestion d'un ami, j'ai opté pour une clinique du Mile End. Rien de trop chic pour la Berger. 
 
Ma nouvelle clinique dentaire est comme un feuilleton américain. La salle d'attente est plus confortable que mon salon, les lumières sont tamisées comme au bar, l'eau de la distributrice est fraîche, la secrétaire, blonde, est une Sally typique de la côte ouest des États-Unis, les employés s'esclaffent sans cesse et tout est à la fine pointe de la technologie. Rien à voir avec mon ancienne clini-que dentaire de Laval; là-bas, tout était vert hôpital, sauf le jeu pour enfants en forme de molaire et la chevelure de la secrétaire, une Suzanne de Fabreville. Parfois c'était rouge, parfois c'était bleaché, parfois c'était combiné.
 
Je me rends compte que j'avais besoin de renouveau. 
 
L'hygiéniste dentaire m'accueille avec un accent tranché au bistouri, donc discret mais impossible à manquer. Je réponds cordialement à ses questions. Oui oui, sept ans. D'après moi, elle est d'Europe de l'Est. Je ne m'y connais pas ben ben en accents de ce coin-là.  Lorsque je parle, elle fixe ma bouche comme si elle voulait pénétrer les lieux pour y faire sa vie. De nature farouche, je trouve son insistance du regard un peu préméditée, voire intrusive, alors je la défie en m'exprimant sans écarter les lèvres. 
 
Ma résistance ne change rien à son dessein, car à l'instant suivant elle a les deux mains dans ma bouche pour une séance de radiographies. Puis, après m'avoir palpé la mâchoire, elle filme l'intérieur de ma cavité buccale et je peux suivre ce parcours sur un écran. Contre toute attente, ça me détend. Tout semble normal là-dedans, sauf peut-être cette tache de cigarette derrière une dent chevauchée par deux incisives.  
 
L’exploratrice se nomme Svetlana, c'est épinglé au-dessus de son sein. Ses doigts en moi, elle pose sur le bas de mon visa-ge un regard qui m'apparait finalement très enveloppant, une vraie couette de duvet. Entre deux besognes, elle lubrifie de Vaseline mes lèvres qui s'assèchent. La sensualité du geste me séduit. La vie est belle. Elle s’enquiert à nouveau de détails de mon existence et je me confie allègrement : oui, j'adore manger des légumes marinés dans le vinaigre, consommer du vin et boire de l'eau ci-tronnée. Svetlana me jette un regard éploré: ces pratiques peuvent abîmer le sourire. Sa réaction me navre. Désirant lui plaire, je tente une nouvelle approche (j'adore la roquette sans vinaigrette) mais le dentiste surgit et il est temps de passer aux choses sérieuses.
 
Cet homme très chic et loquace -un amateur de fougères rustiques et de yoga oculaire-, repère sept caries dans ma dentition. L'estimation des réparations est évaluée à 1500 dollars. Quel malheur. Rien ne va plus dans ma vie.
 
Je me retrouve au bar Henrietta (rien de trop chic pour la Berger), à ressasser les événements bâtards de mon existence : mon ex-dentiste est mort, je n'ai pas 1500 dollars. Les légumes marinés, c'est du passé. Je pousse des soupirs de fin du monde : El Niño peut aller se rhabiller. 
 
Après plusieurs verres, ma joie de vivre refait surface, accompagnée d'une logorrhée expansive et perçante. Je crée des liens avec tout le monde en racontant diverses anecdotes concernant ma tante Henriette. Je sens que je tiens un concept. Je réalise qu'en plus d'Henrietta, plusieurs bars du coin sont liés à mon arbre généalogique, par exemple La Buvette à Simone (ma grand-mère paternelle s'appelle Simone!!), et le Dieu du Ciel (je descends de là!!). Plus que jamais, je me sens à ma place dans ce quartier.
 
C’est alors qu’apparait Svetlana dans l'embrasure de la porte d'entrée, me surprenant en pleine démonstration de pétulance. Pour être honnête, je ne m'attendais vraiment pas à ça. Elle ressemble au souvenir que j'ai d'elle, mais je note plusieurs variations ornementales: elle semble avoir des faux-cils et je dois dire qu'elle est plus sexy sans ses gants de nitrile. Je me demande quel âge elle a. Sans doute le même que celui de ma tante Henriette. Mon Dieu, on se croirait vraiment dans une soirée thématique. 
 
Le regard pénétrant, Svetlana me détaille de la tête aux pieds. Je songe alors avec effroi que toute cette excitation m'a peut-être décoiffée. Après avoir esquissé un timide sourire, je me dirige vers la salle de bain pour effectuer diverses opérations. 
 
Lorsque je sors de la canine, pardon, de la cabine, Svetlana est là et ce n'est pas une coïncidence. Sa communication corporelle est sans équivoque: elle plaque ses hanches sur les miennes et lèche mes lèvres. Ensuite, je n'invente rien, elle me susurre à l'oreille : «Christine, ça fait plusieurs années que je n'ai pas ressenti une attirance pour une femme...» Puis, elle m'embrasse. Mon Dieu, quelle magie. Cette femme est une vraie spécialiste de la bouche ; je la suivrais jusqu'au bout de l’univers. 
 
Une heure plus tard, nous voilà dans sa maison de banlieue. Suivant le rythme du déroulement des événements, je retire presque tout et m'installe en bobettes au comptoir de la cuisine. Svetlana me veut, ça n'a pas de bon sens, alors elle m'arrache aussitôt le sous-vêtement. Je n'avais pas prévu ça, moi, et c'est dans une touffe en pleine luxuriance qu'elle plonge sa langue. Ça ne la rebute pas du tout, au contraire, mais peut-être qu'elle ne s'attendait pas à ça, car dans la densité de la toison, son dentier reste prisonnier. Quelle ironie ! Une énergie mieux canalisée aurait tout changé.