La chronique du Conseil québécois LGBT

Complexe, pas compliqué

Marie-Pier Boisvert
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Marie-Pier Boisvert

J’ai passé beaucoup de temps, ce mois-ci, à écrire un mémoire pour le compte du Ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale (MESS), qui menait une consultation publique sur la pauvreté et l’exclusion sociale.

Dans ledit mémoire, il est question de «réduction des obstacles», d’intersectionnalité1 et de «milieux de vie sécuritaires», d’où sa pertinence (je l’espère), mais j’ai aussi écrit un avant-propos pour parler de ma crainte que nos décideurs.ses ne puissent pas s’imaginer l’exclusion sociale des gens qui ne leur ressemblent pas.
 
Pour vous donner une idée, je vous en recopie des extraits:
 
« Je ne saurais pas dire exactement à quel moment de mon enfance j’ai compris que l’argent (en grande quantité) et l’entourage (c.-à-d. connaître les bonnes personnes) étaient considérés comme des « clés de la réussite » (voire, du bonheur). Je savais juste que dans la cour d’école, celle qui avait des Fruit Roll-Ups – luxe suprême – c’était notre leader; celui qui distribuait des nouilles ramen sèches par petites poignées, on voulait tous.tes être ses ami.es.
 
C’est mignon au primaire, l’ascension sociale. C’est qu’on regardait déjà au loin, à cet âge : on organisait des mariages dans la cour d’école, on notait nos futurs métiers dans de jolis scrapbooks. Il y avait un chemin à suivre dans nos petits esprits : fallait étudier (le plus longtemps possible), travailler (dans un métier facilement accessible), être propriétaire (d’une maison avec une cour), avoir des enfants (pour qu’ils jouent dans la cour) et prendre sa retraite le plus tôt possible.
 
Quand on est enfant, on est hypersensible à tout ce qui pourrait nous empêcher de réaliser ce scénario. Onn’invitera pas nos ami.e.s chez nous si on croit que ça pourrait mener à des moqueries, on ne s’assoira pas à la même table qu’une personne qui s’est déjà fait exclure, de peur d’être rejeté par association.
 
La majorité de la population québécoise, même parmi les plus privilégié.e.s, a senti à un moment ou à un autre de sa vie une forme d’exclusion, ou a vécu la crainte de se faire exclure. Or, le visage du Québec a changé, et les réalités qui entourent les enfants de 2016 ne sont pas les mêmes que celles ayant façonné la vie des dirigeant.es d’aujourd’hui. Mais nous avons l’opportunité de leur offrir une vie où l’entièreté de leur identité peut être vécue au grand jour, et leur donner un accès égal à toutes leurs ambitions. 
 
On le sait, notre capacité de nous projeter dans le futur est diminuée lorsque les obstacles sociaux sont multipliés, comme le rappelait Bill Ryan dans sa conférence du 20 janvier dernier au colloque sur l’homophobie. Aussi les personnes LGBTQ+ ont-elles particulièrement de la difficulté à s’imaginer dans 5, 10, 15 ans… Parce qu’elles ne s’imaginent pas en train d’exister dans un monde qui ne les accepte pas.
 
L’ensemble des propositions du Conseil sont donc centrées autour de ce qui a un impact majeur sur notre potentiel et sur notre portefeuille : l’affirmation de notre identité, quelle qu’elle soit et telle que nous voulons la présenter. »
 
Je sais, tout ça est très intense, assez politique, et probablement un peu utopique. Mais je tenais à vous parler de cette nécessité d’affirmer nos identités : on oublie trop souvent, quand la nôtre est au vu et au su de tous.tes, que c’est parfois impossible de parler de nous-mêmes dans nos milieux de vie. 
 
Même à l’intérieur des communautés LGBT, j’entends parfois que les « nouvelles étiquettes » vont trop loin, qu’il y en a « trop », et que c’est « mêlant » (à ce sujet, voir l’excellente planche de la bédéiste Sophie Labelle ). Mais comment va-t-on démystifier ces identités si on n’apprend même pas leur nom?
 
Ce que j’ai essayé de dire au Ministère de l’Emploi et que j’aimerais vous répéter ici (j’insiste, je sais…), c’est que nos identités sont certainement complexes, mais elles ne sont pas compliquées. On n’a qu’à prendre le temps de s’informer pour les comprendre, et du même coup peut-être pour désapprendre une partie de nos convictions actuelles.
 
Et si c’est trop difficile (!) on pourra toujours s’inventer une chanson LGBTQ+ comme celle qu’on utilisait pour apprendre l’alphabet, et plus personne n’aura d’excuse : ça reste dans la tête, cette toune-là! 
  
 
 
1  Notion désignant la situation de personnes subissant simultanément plusieurs formes de domination ou de discrimination dans une société (ex : subir de l’homophobie et du racisme en même temps).