Par ici ma sortie — nous et la société

Affaire Jutra : Hurler et danser avec les loups

Denis-Daniel Boullé
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Je me suis toujours méfié des grandes indignations collectives contre les pervers. D’une indignation louable, on glisse très vite vers la chasse aux sorcières. Dans l’affaire Jutra, une fois mise en évidence que le cinéaste aurait eu des relations avec un gamin, et que celles-ci auraient commencé lorsque l’enfant avait six ans et aurait duré dix ans. On aurait pu condamner les gestes de l’homme et en rester là. Mais non, il a fallu que l’on s’en prenne à ceux et celles qui auraient supposément au courant et qui se sont tus durant toutes ces décennies, ou à ceux qui – même très maladroitement – n’ont pas renié l’amitié qu’ils portaient à Jutra. 

Lise Payette s’est enfargée dans les fleurs du tapis. Elle en paiera le prix, la population ivre de vengeance, lui organise un procès médiatique. Je me suis toujours méfié d’une foule qui brûle avec la même ferveur les idoles qu’elles encensaient il y a quelques jours encore.

Le Conseil québécois LGBT est monté au créneau. Jasmin Roy au nom de la Fondation qui porte son nom a suivi aussi. Et les internautes LGBT ont emboîté le pas. Scandale, la féministe, journaliste et ex-ministre a glissé dans ses propos. Elle a assimilé pédophilie et homosexualité. Impardonnable. Les LGBT ont mis des années à tenter de démontrer que cet amalgame ne tenait pas la route. Et voilà qu’on leur ressort dans une affaire à haute densité médiatique et hystérique. Ceux et celles, qui travaillent, comme beaucoup d’autres organismes, à éduquer la population, à lutter contre les préjugés et l’intimidation, ont eu raison de tirer le signal d’alarme. Mais peut-être aurait-il pu le tirer un peu plus tôt ? 

Depuis le début de l’affaire Jutra, abondamment commentée sur les ondes de Radio Canada Ici Première, rares ont été les interventions de journalistes, ou de leurs invités, faisant une distinction entre pédophilie et homosexualité, ou encore rappelant que les pédophiles sont souvent moins intéressés par le genre de leurs potentielles victimes que par leur âge. Ce silence autour de cette distinction n’est elle pas aussi condamnable que les errances de la vieille dame aujourd’hui indigne ?

Nos communautés, prêtes à monter au créneau pour dénoncer les amalgames tendancieux, gagneraient a un peu plus promptes pour s’en prendre aux journalistes et aux chroniqueurs qui tout au long de l’année parlent des gais, des lesbiennes, et autres minorités sexuelles, avec une légèreté frisant l’insulte et s'embarrassant pas toujours des amalgames douteux. Pourtant silence radio. Où étaient nos leaders lors de «l’affaire Legendre» l’an dernier ? Des chroniqueurs du Journal de Montréal se sont laissés aller à exprimer toutes leurs peurs et frustrations sur les LGBT. Sophie Desrochers, à peine subtilement, associant homosexualité et exhibitionniste. Richard Martineau usant d’un vocabulaire ordurier pour parler de la cruise dans les parcs. Enfin, cerise sur le gâteau, et tout aussi peu subtilement, Lise Ravary, qui se demandait, toujours dans l’affaire Legendre, si la société québécoise n’avait pas été trop rapide en concédant le mariage aux conjoints de même sexe et en leur accordant le droit d’avoir des enfants. Qu’insinuait Lise Ravary ? Celle-là même qui tire à boulets rouges aujourd’hui sur Lise Payette. Personne n’a sommé Lise Ravary, ni ses confrères, de se rétracter, ni les a sommés de s’expliquer, ni leur a ordonné de présenter des excuses. Deux poids, deux mesures ?

La couverture médiatique hystérique de l'affaire Legendre, c'est moins grave qu'une agression sexuelle sur un enfant. L'affaire Legendre, c’est d’ailleurs un crime sans victime, mais ce n’est pas (pour plusieurs) une « noble » cause. S’exhiber les organes génitaux pour avoir une relation sexuelle dans un lieu public, ce n’est pas bien vu, même s’il n’y a pas de victime (à part M. Legendre, devrait-on dire), même si celui qui a arrêté l’animateur s’est sûrement livré à un simulacre de cruise pour piéger l’animateur. Ce n’est pas une cause qu’ont choisi de défendre nos organismes. Mais faut-il toujours attendre une cause claire pour dénoncer l'homophobie?

Je pense sincèrement aux victime de Jutra et à toutes les victimes d’abus sexuels dans leur enfance, commises par des personnalités célèbres ou par des inconnus. Les dommages peuvent être considérables. Tellement considérables que certains se taisent pendant des décennies et vivent difficilement avec la honte. Ce sont des enfances volées, et violées. Il faut poursuivre les auteurs de ces crimes, ici, et ailleurs. Et redonner une dignité à ces victimes qui ont souvent vécu dans la honte d’elle-même et de leur corps. On ne peut pas les oublier.

En revanche, ne sommes nous pas indirectement des complices passifs des pédophiles ? Ce fondement judéo-chrétien comme quoi l’enfant est pur et innocent et qui doit être loin de tout ce qui touche au sexe ne participe-t-il pas du problème. La sexualité est toujours perçue comme sale, dégradante, mal et les enfants doivent vivre dans l’ignorance. L’abus sexuel est un viol qui n’a rien à voir avec le plaisir, ni le désir, mais avec le pouvoir. Comment se fait-il qu’un garçon de six ans n’ait pas parlé plus tôt de ce que lui faisait subir le cinéaste ? Comment se fait-il que parce qu’il s’agissait de gestes à caractères sexuels, il n’ait pas eu assez confiance en ses parents pour s’en ouvrir ? Comment se fait-il que les parents remettent en doute la parole de leurs enfants quand ils osent parler ? Ne partagent-ils pas une part de responsabilité ? À quand une véritable éducation sexuelle pour que les filles et les garçons apprennent, très tôt, que leur corps leur appartient et qu’on ne peut en disposer comme on veut.

Pour terminer, sur tous ceux et celles, LGBT et autres, qui avec raison se sont indignées, et qui ont tant à cœur, la santé physique des enfants, je souhaite que leur engagement ne s’arrête pas aux barrières de leur cour. Entre autres, je les encourage à ne plus prendre de vacances dans les états où le tourisme sexuel avec des enfants est une source de revenus pour les gouvernements. Qu’ils rayent de leur liste, les pays où il est légal de marier une petite fille à l’âge de 9 ans. Qu’ils refusent d’aller se prélasser sur des plages de pays où la prostitution infantile est même encouragée par la famille. Bref, qu’ils boycottent tous les pays où les droits des enfants sont bafoués. Mieux, qu’ils fassent pression sur les gouvernements provincial et fédéral pour que ceux-ci prennent des mesures contre tous les pays qui ne respectent pas les chartes internationales sur les droits des enfants.

Difficile de croire qu’on ne sait pas dans certains endroits de la planète que l’hôtel réservé dans un forfait vacances tout compris, avec consommations à volonté au bar de la piscine, ne cache pas parfois deux rues plus loin un bordel pour enfants. Mais ça gâche moins les vacances qu’un tsunami.