Au-delà du cliché — Questions d’identité

Je ne suis le meilleur ami GAI de personne

Samuel Larochelle
Commentaires
Samuel Larochelle

Quand mes amies précisent à leur amoureux que je suis homosexuel, parce que ceux-ci ont exprimé un soupçon d’insécurité, après avoir lu les messages d’amour que j’envoie à leur dulcinée ou après avoir jugé que mon faciès était suffisamment regardable pour menacer leur bonheur conjugal, je bombe le torse de fierté, je glousse comme une jeune écolière et j’envisa-ge d’écrire un livre intitulé «La fois où j’ai rendu un straight jaloux». Mais toutes les autres fois où je suis présen-té comme l’«ami gai», j’ai envie de me frapper la tête sur un mur!

Mes réactions sont encore plus (mélo)dramatiques quand je suis confronté au cliché du « meilleur ami gai ». Vous savez, cet homosexuel qui prend plaisir à offrir ses conseils de magasinage pendant des heures; qui ne se lasse jamais d’écouter vos insécurités et vos problèmes amoureux; qui a su comment identifier les tendances déco avant d’apprendre à marcher; qui palpite à l’idée de se faire dorloter au spa, de regarder le dernier film de Nicholas Sparks et de boire des drinks sucrés dans un lounge fancy; qui est au courant des potins de vedettes une semaine avant tout le monde, tout en étant proche de ses émotions, bitchy et dramaqueen. 
 
Désolé de vous décevoir, mesdemoiselles, mais je ne serai jamais cet ami-là. Même si ma franchise et mon bon goût vous éviteraient sûrement quelques fashion faux-pas, je n’ai aucune patience pour faire les boutiques : je magasine tous les trois mois et je me mets à chigner d’impatience après deux heures. Mes ami(e)s viennent naturellement vers moi pour mon écoute et mes conseils, mais je ne me gêne pas pour les brasser, dès qu’ils s’obstinent à surréfléchir et à endurer des situations indignes de leur splendeur. J’ai mis six mois avant d’envisager peinturer et décorer mon condo (j’ai toujours des cadres à poser, anyone?). Comme tant d’autres homosexuels, j’aime autant siroter un sex on the beach que jouer au paint ball dans la bouette. Je suis depuis longtemps bachelier ès art en bitchage, je prends plaisir à exagérer à peu près tout avec humour et je suis petite bête hypersensible, mais je m’intéresse aussi peu aux potins que Vladimir Poutine s’intéresse au bien-être de la communauté LGBT... 
 
Tout cela pour dire que chaque être humain est composé d’une quantité infinie de couleurs et de nuances. Et que même si vous êtes pleines de bonnes intentions à l’égard des homosexuels de votre entourage, vous faites preuve d’ostracisme inconscient dès que vous les résumez à leur orientation sexuelle. Je sais, je sais, l’expression semble forte, presque insultante. Mais lorsque vous limitez une personne à cette seule caractéristique, c’est un peu comme si vous l’excluiez d’un tout pour l’enfermer dans un ghetto imaginaire. 
 
Jamais je ne croirai les filles/femmes qui prétendent être amies avec des hommes parce qu’ils sont gais. L’absence d’ambiguïté physique favorise assurément leur relation et diminue la jalousie potentielle de leur conjoint. Cependant, elle ne justifie absolument pas une amitié. Si c’était le cas, cela signifierait que tous les homosexuels pourraient devenir leurs amis, sans considération pour leur personnalité. 
 
Évidemment, mes amies de sexe féminin peuvent informer leurs proches que je suis gai, si ces derniers sont convaincus qu’elles me cruisent ou s’ils veulent s’assurer de mes préférences, avant de me présenter mon futur mari. Mais en d’autres circonstances, elles peuvent très bien me situer en affirmant que je suis la grande affaire aux boucles qui ne finissent plus de pousser, le journaliste, l’écrivain, le dude qu’elles ont connu au secondaire en Abitibi, le gars qui est aussi adorable qu’insupportable quand il se met à chanter partout et tout le temps, ou l’ami grâce à qui elles vivent leur vie de célibataire par procuration entre deux séances d’allaitement en banlieue. 
 
Mon coup de gueule peut sembler puéril aux yeux de certains, mais je suis con-vaincu qu’elles/ils détesteraient que je fasse référence à eux, sans arrêt, comme «mon amie bourreleteuse», «mon ami noir», «mon ami avec une moustache molle», «mon amie en chaise roulante» ou «mon amie avec un tatou de dragon en tutu sur l’avant-bras gauche». Tous ces éléments servent à donner un aperçu de leur allure, et non de ce qu’ils sont. 
Il m’apparaît donc tout à fait inapproprié et irrespectueux de limiter les gens à des détails aussi peu représentatifs que l’homosexualité l’est pour moi.