Les mignons : l'amour c'est la guerre

Les parents volages

Frédéric Tremblay
Commentaires
Frederick Tremblay

Depuis le souper où ils lui ont fait connaitre de nouveaux homosexuels pleins de vie et de drame, Louise n’arrête pas de casser les oreilles de ses mignons avec ses discours sur sa jalousie à l’égard de cette jeunesse folle et fière. En comprenant à quel point sa faim est insatiable, ils se disent qu’ils ont ouvert une boite de Pandore. Ils croient réussir à la refermer en cessant de relancer Louise et en la visitant moins souvent. Mais, tout indépendante qu’elle est, elle finit par se dire qu’elle n’a pas besoin d’eux pour s’amuser. Elle se crée un profil sur quelques applications de rencontre, avec des photos d’elle-même dans différentes poses contemporaines : la duck face, le fish gape et compagnie. Elle affiche la description suivante : « Vieille fag hag en recherche d’amis gais. Excellente confidente. Expérimentée en conseils pour amoureux troublés. Prépare de très bons gâteaux. P.S. : Non, je ne cherche pas du sexe. Anyway, qu’est-ce que je ferais à espérer coucher avec des homosexuels? »


Elle reçoit rapidement une dizaine de réponses. Certaines sont amusées, d’autres franchement insultantes. Elle les trie sur le volet et ne répond qu’à trois d’entre elles. Un profil l’intéresse en particulier : celui d’un couple de très beaux hommes, début trentaine, à la recherche de partenaires pour relations d’une nuit ou de plusieurs. « Ça tombe bien : j’ai une grand-mère à remplacer! » Elle ne sait pas si le commentaire est ironique, mais elle le relance en espérant que non. «Si ton chum en cherche une aussi, je suis toute vôtre!» «Il n’est pas fermé à l’idée. Et en plus, on a un nouveau membre dans la famille qui t’aimerait sûrement aussi.» «Pas vrai! Vous avez acheté un chien?» «Non, un bébé!» Il n’en faut pas plus à Louise pour être convaincue. Elle propose un rendez-vous le lendemain soir; il accepte.
 
Elle n’est pas allée sur le Plateau depuis un moment et se perd trois ou quatre fois en se rendant à leur condo sur la rue Laurier. Elle est béate d’admiration en longeant les couloirs de la propriété jusqu’à la porte de leur logement. L’homme qui lui ouvre est encore plus beau que sur ses photos : barbe bien taillée, chemise stylée, sourire lumineux – et, en plus, d’une hospitalité chaleureuse.  Il lui fait la bise, l’invite à le suivre au salon et lui sert aussitôt un verre de vin rouge. Il se présente : Charles-Antoine, 32 ans, courtier immobilier. Son copain les rejoint bientôt et se décrit lui aussi sommairement : Marco, 30 ans, conseiller financier. Ils se sont rencontrés durant leurs études aux HEC, dix ans et des poussières plus tôt, et ne se sont jamais quittés depuis. Après avoir déménagé ensemble, commencé à travailler dans leur domaine respectif et amassé une certaine épargne, ils se sont tout naturellement tournés vers le projet de fonder une famille. « Enfin, tout naturellement, tempère Marco. Ç’a l’a moins été pour nous que pour nos amis de couples hétéros. Mais quand même. » Ils ont poser leur candidatureaurpès de l’adoption québécoise en précisant qu’ils préféraient élever un enfant le plus tôt possible après sa naissance. Il y a deux semaines à peine que la chose s’est enfin concrétisée : ils ont adopté une petite fille. 
 
Ils en sont arrivés à ce point de leur histoire quand des cris leur parviennent de la pièce d’à côté. Louise y court encore plus vite que les deux pères et prend l’enfant dans ses bras avec une immense délicatesse. Charles-Antoine et Marco la regardent faire sans s’interposer. Un regard silencieux leur suffit pour se faire comprendre qu’elle a passé tous leurs tests. « J’ai le droit de la tenir un peu, moi aussi? », demande Charles-Antoine avec une voix faussement timide. Louise se rappelle où elle se trouve, pousse une exclamation et lui tend le bébé d’un geste repentant. « Excuse-moi! » « Il n’y a pas de problème. Elle s’appelle Catherine. Dis salut à Louise, Catherine! » Il prend sa petite main et l’agite en direction de la vieille femme, qui fond encore plus.
 
Ils passent à la cuisine et parlent de choses et d’autres pendant que le couple prépare le souper. Louise est impressionnée par leur admirable chorégraphie : dans un espace réduit, ils se croisent et s’entrecroisent sans se marcher sur les pieds. C’est une fois qu’ils sont assis devant leurs assiettes, le bébé endormi dans son berceau, l’alcool commençant à faire son effet, qu’ils parlent de sujets plus sérieux. Louise leur demande de but en blanc : « Comment ça se passe, la sexua-lité au temps de la parentalité? » « Plutôt bien, répond Marco. C’est une question de transparence, mais aussi d’organisation. Évidemment on ne dit pas qu’on est un couple ouvert en plus d’être des parents. Ça passerait mal. Surtout après le scandale de J. Il faut commencer par redorer le blason des homoparents avant de faire accepter les parents volages. Mais à l’interne, tout va à merveille. On a des règles : jamais ici. On a une partenaire dans le crime qui garde Catherine quand on veut explorer. Qu’on le fasse ensemble ou séparément, il faut s’en parler, et se faire dépister souvent. On n’a pas encore réglé la question de ce qu’on lui dira une fois qu’elle sera en âge de comprendre. On traversera le pont quand on y sera rendu. » Louise siffle d’admiration. « En tout cas, vous avez l’air très heureux et équilibrés. Et je suis sûre que vous faites de très bons parents. Des modèles à suivre pour ceux qui s’imaginent qu’ils devront se castrer pour avoir des enfants. » Marco éclate de rire. « On n’en demandait pas tant. » « Mais vous le méritez. Je ne sais pas combien de temps il me reste, mais j’espère pouvoir la voir grandir, et vous avec elle. » Charles-Antoine lève son verre. «À la famille moderne réinventée!»