Performance de soi

Quelque chose en moi choisit le coup de gueule

Samuel Larochelle
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Mathieu Leroux

Parole de Mathieu Leroux, le « je » autobiographique est bien plus riche que ne l’admettent ses critiques, convaincues d’y voir une forme de narcissisme et d’égocentrisme complaisant. En publiant Quelque chose en moi choisit le coup de poing , l’auteur propose une œuvre hybride où l’on retrouve trois pièces de théâtre (Scrap, Les Courtes, La Naissance de Superman), toutes reliées à leurs façons à sa thématique de prédilection, la performance de soi, qu’il analyse dans un essai sur le «je» artistique et le « je » si cher aux médias sociaux, aux téléréa-lités et aux grands penseurs d’hier et d’aujourd’hui.

la mècheSon dernier-né littéraire est une forme de bilan. «On dit souvent que les artistes ne réfléchissent pas vraiment. Particulièrement au théâtre, où ils seraient surtout là pour performer et se faire voir. Avec mon livre, je voulais démontrer le contraire et illustrer les liens théoriques avec ma pratique concrète des dix dernières 
années. »
 
Offrant une version colorée, trafiquée, voire magnifiée, de lui-même sur la page couverture, Leroux dit prendre le pari de la réalité en création. «La réalité me bouleverse beaucoup plus que la fiction. Il y a quelque chose de plus compromettant de naviguer dans ces zones. Je sais que c’est parfois prétentieux et racoleur, mais quand c’est bien fait et que ça touche nos questionnements comme spectateurs, il y a quelque chose d’immense qui s’ouvre en nous.»
 
Affrontant encore aujourd’hui quantité de préjugés sur le «je» artistique, Mathieu Leroux n’est pourtant pas prêt de l’abandonner. «Je le trouve essentiel. Je crois qu’il faut savoir qui on est pour savoir où on s’en va. Et il y a tant de façons de questionner ce chemin-là. Avec le “je”, on touche à la vérité, aussi difficile à cerner puisse-t-elle être en création. Si on suppose que la posture de l’artiste est vraie et que les spectateurs le sentent, le “je” devient touchant et magnifique, car il est complexe et dangereux à la fois. Tu ne sais jamais comment l’Autre va le recevoir.»
 

«J’en ai lu des récits autobiographiques qui étaient super complaisants et que j’ai crissé au bout de mes bras après 50 pages!»

 
Même quand on lui fait remarquer que les artistes qui se disent «moi, c’est les autres» sont inévitablement narcissiques, il défend sa position. «Je me suis reconnu dans plusieurs propositions où les créateurs parlaient d’une réalité qui n’avait rien à voir avec la mienne, mais qui le faisaient avec une grande générosité pour comprendre qui ils sont fondamentalement. Par exemple, mon parcours de garçon de la classe moyenne pauvre de Ville d’Anjou n’a rien à voir avec le parcours d’immigration dont parle Mani Soleymanlou dans sa trilogie identitaire théâtrale. Par contre, son texte et son rendu scénique étaient si brillants que ses pièces allaient au-delà du je-me-moi. On entrait dans quelque chose de collectif. Dans ce temps-là, ça va bien plus loin que le narcissisme. Encore là, tout dépend des motifs d’écriture. J’en ai lu des récits autobiographiques qui étaient super complaisants et que j’ai crissé au bout de mes bras après 50 pages!»
 
Loin d’être englué dans les références de théoriciens déconnectés de la réalité, l’essai de Leroux est branché sur le réel et fait de nombreux liens avec les médias sociaux, là où, dit-il, être vu en train de vivre est plus important que de vivre en tant que tel. Une comparaison relativement surprenante, sachant que le principal intéressé est peu actif sur les plateformes sociales.
 
«Quand Facebook est apparu, je me suis garroché là-dessus comme tout le monde. Mais il y a trois ans, je me suis demandé pourquoi j’étais toujours en train de commenter, de dire ce que je faisais et de raconter mes bons coups. Là, j’avais l’impression de tomber dans le nombrilisme. Je suis à la fois fasciné et dégoûté par ce qui se passe sur les médias sociaux. J’adore lire les spécialistes qui essaient d’avoir du recul sur qui ce qui se passe actuellement. Mais je préfère vivre la réalité.»
 
Sans oublier qu’il profite de ses tribunes théâtrales et littéraires pour faire comme tant d’usagers : livrer une partie de lui. «À la différence que les médias sociaux ont quelque chose de quotidien qui ne me semble pas particulièrement riche pour la création. Ça a certainement une valeur documentaire. Mais pour avoir une valeur artistique, il faut du recul, une écriture ou une mise en scène. Il faut qu’on le transcende, le foutu quotidien! »
 

Quelque chose en moi choisit le coup de poing de Mathieu Leroux, La Mèche, dans la collection L'Ouvroir, Montréal, 2016.