Histoire de la violence

Une tragédie sociologique

Denis-Daniel Boullé
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Édouard Louis

Édouard Louis avait créé une surprise dans le monde littéraire avec son premier roman, En finir avec Eddy Bellegueule. Une œuvre coup de poing sur la violence et la misère sociale d’un jeune homme homosexuel dans un village du Nord de la France au début de ce siècle. Un même thème dans son second roman, Histoire de la violence, une forme différente, la double voix, celle du narrateur et celle de sa sœur. Deux romans à saveur autobiographique mais qui dépassent la simple relation de faits pour en dévoiler les mécanismes, sinon les causes aussi bien que les raisons. 

Histoire de la violence, c’est le retour sur une nuit où se déroule en quelques heures un drame intime et bouleversant. Édouard Louis, le narrateur, rentre chez lui un soir de Noël pour une soirée de lecture. Il est abordé par un jeune homme, Reda, d’origine Kabyle qui le convint de passer la nuit avec lui. L’action se situe dans la chambre du narrateur, où après une nuit de baise entrecoupée de confidences sur l’histoire de chacun, la situation dérape sans qu’aucun des deux protagonistes ne puissent inverser le cours et qui se termine par le viol du narrateur par son invité. Un faits divers en somme, mais qui, à mieux y regarder, est un concentré de nombreux faisceaux, culturels, sociaux et politiques qui génèrent la violence. Édouard Louis s’attache dans ce texte à déconstruire cette nuit, à mettre en lumière les fils préexistants qui ont conduit à cette tragédie. Intervient alors le personnage de la sœur du narrateur qui raconte à son mari la tragédie de son frère, alors que celui-ci dans une pièce à côté surprendrait les propos de sa sœur.
 
« Il fallait que si mon personnage raconte l’histoire de Reda, quelqu’un d’autre raconte ma propre histoire, d’où la nécessité de la sœur qui parle du narrateur, mais il n’est pas question de savoir si ce qu’elle dit sur lui est vrai, mais bien qu’elle exprime sa vérité sur son frère », confie Édouard Louis au cours de l’entrevue. Dénouer les fils complexes d’une relation qui naît et se dissout en quelques heures revient donc à explorer l’histoire et les univers dans lesquels ont grandi et vivent les deux protagonistes à l’aube de leur vingtaine. « Les deux sont pris dans un engrenage qui tient à leur histoire et aux contextes dans lesquels ils ont grandi. Reda est un fils d’immigrant qui a intégré comment les jeunes immigrants étaient perçus, et moi, en étant arrivé à Paris en ayant quitté mon milieu social du Nord de la France.?Moi je surjoue mon rôle d’intellectuel qui réussit à Paris, avec mes livres sous le bras pour le séduire, mais je signale sans le vouloir à Reda que nous ne sommes pas sur un terrain d’égalité. Cela nourrit aussi le processus de violence. Tout est joué d’avance en somme. Et chacun de jouer la partie comme il le peut, c’est ce que je voulais restituer ».
 Édouard Louis
Pas de procès, pas de grand méchant et de pauvre victime, mais un tableau qui petit â petit cerne les méprises, les incompréhensions, qui ne pourront qu’aviver les foyers de violence préexistants. « Reda est pris dans une violence qu’il ne maîtrise pas. Et plus il cherche à s’en extirper, plus il s’enfonce. Il est peut-être conditionné par son passé, comme moi, mais il est aussi conditionné par son futur. Il ne peut être que ce qu’il est à ce moment-là, ajoute Édouard Louis. On le voit bien avec la question de son désir. Il est attiré par les hommes et en même temps il a une haine de son désir, donc une haine de ce qu’il vient de vivre. »
 
Dans un monde qui nie de plus en plus le jeu des déterminismes sociaux, Histoire de la violence ouvre une brèche, rappelle les conditions et les paramètres qui nous font agir. « Si on prend l’exemple du désir, c’est bien parce que le désir homosexuel est condamné, persécuté qu’il ne peut être vécu. Comme pour moi adolescent dans le Nord de la France, Reda ne peut en raison de ses origines, de ce qu’on attend de lui, de ce qu’il perçoit de l’homosexualité, vivre son désir. La tragédie de cette passion naît du fait qu’elle est irréalisable ».
 
La force de ce roman tient justement dans cette capacité à échapper à la relation d’un simple drame psychologique, mais dans l’exposition des conditions qui conduisent à ce drame. À lire absolument pour encore une fois ne pas se tenir à une explication superficielle et pas toujours rassurante du monde dans lequel nous évoluons, des relations que nous entretenons. 6 Denis-DANiel Boullé
 
Histoire de la violence, Édouard Louis, Édition du Seuil 2016; En finir avec Édouard Bellegueule Édouard Louis, Édition du Seuil 2014