Fadja, inspirée et inspirante

Vivre en tant que femme, maman et lesbienne de couleur

Julie Vaillancourt
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Fadja

Née au Québec, Fadja est une jeune femme de 31 ans d’origine haïtienne éducatrice en CPE. Aujourd’hui fière maman, exposant 3, elle a porté sa fille aînée de 9 ans et son garçon de 7 ans qu’elle a eu avec son ex-conjointe par le biais d’un donneur. Depuis 4 ans déjà, elle partage sa vie avec Marilyn, qui a porté leur plus récente progéniture d’un an et demi, conçue par insémination artificielle. Si tout semble rose pour ces deux mamans qui uniront leurs destinées en septembre prochain, Fadja témoigne de son parcours en tant que lesbienne d’origine haïtienne. S’il fut sans conteste parsemé d’embûches, il semble prédestiné à inspirer.

Le coming-out
À 16 ans, Fadja prend conscience de son attirance pour les filles: lors de ses sorties entre amis, elle préfère regarder la fille qui accompagne le gars… «De 16 à 17 ans, je z’yeutais et j’allais voir des forums sur internet. Puis, je me suis rappelée ce moment où ma grand-mère m’a surprise, vers l’âge de 9 ans, en train de faire «touche pipi» avec mes amies...» La réaction de sa mère sera vive et punitive: «Si je te reprends à faire ça, tu n’es plus ma fille!» Tentant de repousser son acceptation pour ses sentiments profonds, Fadja se tourne vers le web. À 17 ans, elle entame une relation à distance avec une lesbienne, vivant en Angleterre. Un an plus tard, elle achète un billet d’avion et pars la rejoindre. «J’avais dit à ma mère, qui n’était pas au courant de ma relation, que je partais 2 semaines, mais dans ma tête, je ne revenais jamais, car je voulais vivre mon homosexualité et ça semblait impossible de la vivre au Québec en présence de ma famille...» Pendant 2 mois, elle ne donne aucun signe de vie à sa famille, même si l’expérience en sol anglais est catastrophique: la fille rencontrée sur internet est fidèle à sa photo, mais pas à son profil! Elle est schizophrène (ne prenant pas sa médication) et habite dans un appartement supervisé: «Je me retrouve dans un pays que je ne connais pas, avec une fille qui entend des voix, se mutile, reçoit la visite d’une psychologue et qui n’a finalement pas 18 ans, mais 16 ans! Là je la voulais ma mère!» Fadja, qui s’imaginait aller vivre sa première histoire d’amour outre-mer, entre le romantisme d’une tasse de thé et la liberté des nuits endiablées, tombe de haut. Après deux mois d’économies épuisées, Fadja appelle sa grand-mère en pleurant, qui lui paie un billet de retour à la maison, chez sa mère. Cette dernière restera muette vis-à-vis de sa fille pendant un mois. «Puis, je suis tombée amoureuse de France. J’avais tellement envie d’en parler à ma mère, que je l’avais baptisé Francisco… Lorsqu’elle s’est rendu compte que c’était une fille, elle m’a forcée à quitter la maison». Six mois plus tard, lorsque le couple rompt, Fadja appelle sa mère «qui la force à aller à l’église afin de chasser ces mauvais démons qui l’habitent». À 19 ans, Fadja rencontre son ex qui deviendra la mère de 2 de ses enfants… Fadja décide d’assumer son lesbianisme. Sa mère la jette à la rue: « Je ne veux plus jamais entendre parler de toi, pour moi tu es morte », seront ses mots. Les parents de son ex étant « homophobes et racistes » les deux femmes commencèrent des mois de galère financière.
 
 
La mère, l’acception
Deux ans plus tard, désormais enceinte de 12 semaines, Fadja contacte sa mère: « Ça me demande beaucoup de faire cet appel, mais si tu veux revenir dans ma vie et être grand-mère, c’est maintenant ou jamais!» Quelques semaines plus tard, Fadja célébrait Noël avec sa mère pour la première fois depuis des années. «C’est non seulement la présence de l’enfant qui l’a fait réagir, mais aussi le fait qu’elle réalise que nous étions une famille “normale“». Fadja ne s’en cache guère, les cicatrices du passé sont toujours là: «J’ai vécu dans la rue et commencé mes études très tard, tout ça parce que j’étais lesbienne. Je suis partie toute croche dans la vie, uniquement parce que j’aimais une femme...» Si à l’époque, sa mère a failli au support nécessaire, «la plus belle preuve qu’elle me donne aujourd’hui est de considérer notre petit dernier, Loïc, comme son petit-fils au même titre que nos autres enfants. Il n’y a aucune différence. Théoriquement, nous sommes une famille recomposée, mais je ne me qualifie pas comme-t-elle», précise Fadja «nous sommes une famille, point.» 
 
La famille, les enfants et le mot papa
«De loin, je préfère la façon clinique, c’est peut-être plus froid, mais on ne sent pas le tiers parti», explique Fadja à propos de la conception de ses deux premiers enfants. «C’est ma conjointe qui m’a inséminé, mais on était loin du romantisme dans The L Word...» Si le donneur de ses deux premiers enfants, est connu, il a fait un don, sans pour autant prétendre à la paternité, m’explique Fadja. Qui plus est, les enfants connaissent la situation et «pour eux, je ne ressens pas du tout que c’est un besoin de «connaitre» ou «voir» le donneur. C’est un donneur, pas un papa.» Récemment, son petit garçon s’est fait dire qu’il devait ressembler à son père… Et l’enfant de répondre: « J’ai pas de papa, j’ai un donneur! » Lorsque leur ainée a fait son entrée à l’école, Fadja et sa conjointe craignaient qu’elle vive de la discrimination. Fadja a demandé à sa fille « si elle se sentait mal à l’aise de ne pas avoir de père...» Et la petite de 5 ans répondra : « Et toi, maman, est-ce que tu es mal à l’aise de ne pas avoir de chum? » D’ailleurs, à son premier jour d’école, ainsi s’est présentée la petite: Je m’appelle Alexie, j’ai 5 ans, je n’ai pas de papa, mais un donneur et j’ai deux mamans! » Ainsi, a commencé la démystification en classe et s’est estompée la crainte de Fadja de voir ses enfants vivre une discrimination constante. «Maintenant le combat que je veux mener concerne les papiers administratifs dans les commissions scolaires. Il y a toujours les cases père et mère et je dois constamment biffer le mot père! Ironiquement, je vis ce que mon ex vivait: devoir rayer le mot père ou expliquer que je suis la «deuxième» maman à la clinique médicale!»
 
La couleur de l’amour
L’ex-conjointe de Fadja, comme sa future femme sont toutes deux Québécoises à la peau blanche. Ainsi, dans les deux cas, le donneur fut choisi afin que les enfants soient mulâtres, explique Fadja: «On voulait vraiment que tous les enfants puissent s’identifier à nous deux. La vie fait bien les choses, car ils se ressemblent tous à un point où l’on croiraient qu’ils ont tous le même donneur et mère ».  Récemment, Fadja a rencontré une amie haïtienne, ayant 2 enfants avec un homme; elle est lesbienne, mais craint de faire son coming-out. S’il y a beaucoup de préjugés vis-à-vis des LGBT dans la communauté haïtienne, Fadja admet qu’il y a un cruel manque de ressources et de support. Fadja est une femme, lesbienne de couleur et peut être triplement marginalisée et discriminée, dans cette société patriarcale, à dominance blanche et hétéro. «Dans mon milieu de travail, où il y a plusieurs personnes appartenant à différentes religions, je ne peux pas parler de mon orientation sexuelle. Quant au fait d’être une personne de couleur, souvent les gens ont une réticence jusqu’au moment où ils m’entendent parler avec mon accent québécois…» Cela dit, Fadja constate une plus grande ouverture vis-à-vis de sa réalité, probablement du à sa sérénité découlant de son acceptation: «Je dis toujours que lorsqu’on s’accepte, c’est tellement plus facile pour les autres de nous accepter. C’est tellement beau la vie lorsqu’on est bien dans notre peau, ça vaut la peine de sortir du placard et de vivre qui on est à 100%. Après mes enfants, le plus beau cadeau que j’ai pu me faire, c’est de me choisir moi et qui je suis vraiment. Et une famille, c’est plus qu’un lien de sang, c’est de l’amour en vrac.»