L’Orangeraie au théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 21 avril

Guerre, vengeance et renaissance

Samuel Larochelle
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L’Orangeraie

Fable sur l’enfance, la guerre, le sacrifice, la résilience et l’humanité, le roman L’Orangeraie a emballé les lecteurs et la critique depuis sa publication en 2013. Quelques années plus tard, la tâche de mettre en scène son adaptation théâtrale revient à Claude Poissant, qui prend plaisir à transformer la parole de Larry Tremblay pour la cinquième fois.

Force est d’admettre que Poissant a des affinités naturelles avec les écrits de Tremblay, dont il a mis en scène quatre pièces par le passé : Le Ventriloque, Grande Écoute, The Dragonfly of Chicoutimi et Abraham Lincoln va au théâtre. Quand il a lu L’Orangeraie, son coup de foudre professionnel ne s’est pas démenti. «J’ai reçu un direct droit au cœur! révèle-t-il en entrevue. Lorsqu’on plonge dans ce roman, on est complètement captivé et on ne veut pas le lâcher jusqu’à la fin. Je ne peux que saluer l’intelligence de la construction du livre.» 
 
 Claude PoissantNéanmoins, il met en scène une oeuvre dont la forme et le fond ont été récompensés par le Prix des libraires du Québec et le Prix littéraire des collégiens, en plus de valoir à son auteur des nominations à plusieurs prix importants, dont celui du Gouverneur général. « Je prends toujours plaisir au danger d’adapter une œuvre forte pour un autre médium. Mais quand Larry m’a demandé de signer l’adaptation, j’ai refusé. Je croyais que seul lui pouvait bien le faire. »
 
En deux mois seulement, Tremblay a pondu la version théâtrale qui sera présentée chez Denise-Pelletier. Les amateurs de théâtre devront donc se rendre dans l’arrondissement Hochelaga-Maisonneuve pour (re)découvrir les déchirures d’une famille vivant dans la douceur d’une orangeraie, jusqu’au jour où un obus traverse le ciel et tue les grands-parents d’Amed et Aziz, des jumeaux de neuf ans. Le papa des jeunes garçons, Zahed, reçoit alors la visite du guerrier Soulayed, qui suggère au patriarche de sauver l’honneur familial en sacrifiant l’un de ses deux fils, à qui il demandera de porter une ceinturer bourrée d’explosifs en territoire ennemi. Le survivant des deux quittera ensuite son village d’un pays jamais nommé du Moyen-Orient pour une grande ville francophone de l’Amérique, où il tentera de se reconstruire à travers le théâtre, avec l’aide de Mikaël, un jeune enseignant. 
 
C’est à travers le prisme du théâtre que toute cette histoire sera racontée sur scène, alors que les partenaires de jeu d’Amed/Aziz l’aideront à remonter le fil des événements. «Le personnage aura d’abord la volonté de se retrouver ailleurs que dans la réalité, souligne Claude Poissant. Puis, il va se rendre compte sur scène, dans la fiction, qu’il arrive à prendre une distance avec les choses et à parler du réel, en le soumettant à un public. Son professeur Mikaël et lui sont extrêmement loin l’un de l’autre dans ce qu’ils sont, mais ils ont une telle volonté de rencontres et de paix qu’ils ne peuvent qu’avancer ensemble. »
 
Une paix du cœur et de l’âme permettant à Amed/Azid de s’expulser de la spirale de guerre, où les hommes s’embourbent d’époque en époque, en étant prisonniers de leurs démons, de leurs croyances et de leur désir de vengeance. Une vengeance qui exigera de Zahed, le père, de choisir entre son fils en bonne santé et son fils malade, sans toutefois se douter de ce que complotent ses jumeaux. «C’est très difficile pour notre regard occidental de se mettre dans la peau de ces humains-là, qui réfléchissent à des sacrifices qui n’ont aucun sens à nos yeux, explique Claude Poissant. À partir du moment où Zahed doit composer avec le lavage de cerveau qu’on lui a fait subir et l’appel au sacrifice lancé par les Dieux de la guerre autour de lui, il cherche sûrement lui aussi à se convaincre, à se déculpabiliser et à choisir le moindre mal. Sacrifier un de ses garçons ou les deux ne diminuera pas sa souffrance. Mais c’est dans cette zone de déchirure très parti-culière, il devient héroïque, en quelque sorte.»
 
Ayant en mains une matière théâtrale poétique, voire onirique, Claude Poissant a choisi d’élaborer une certaine métaphore du monde dans la scénographie. «Tant dans les décors que dans les costumes, je ne voulais pas situer l’histoire dans un pays en particulier. Mais on a étudié certaines traditions de pays moyen-orientaux pour s’inspirer. On n’invente rien qui ne vient pas de la réalité.» 
 
L’Orangeraie au Théâtre Denise-Pelletier 
du 23 mars au 21 avril 2016.